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jeudi 26 juin 2014

Un 2ème Camino Francés :

Photo: Départ, à la gare de Marseille.

Une idée depuis l'année dernière :
À refaire une marche en 2014 sur les chemins de Compostelle, j'avais un choix large et toujours intéressant : La voie de Vézelay ; le Camino Del Norte ; et d'autres chemins en Espagne ou au Portugal – sans compter d'autres possibilités encore plus excitantes. Mais c'était le Camino Francés qui m'attirait, comme si j'avais encore quelque chose à vérifier, à redécouvrir, à mesurer tant sur moi-même que dans les paysages et l'histoire des régions ou encore dans ma perception des pèlerins rencontrés, puisque je l'avais fait en 2 011, dans la voie du Puy-en-Velay. Déjà l'année dernière, en terminant la voie d'Arles, à Puente la Reina, un chemin de qualité et qui mérite d'être plus fréquenté, j'avais bien senti qu'il me manquait une suite, surtout quand j'ai vu un matin que d'autres qui venaient de Saint-Jean-Pied-de-Port (voir photo) se lançaient vers Estella alors que je prenais le bus pour Irun, vu que j'avais terminé cette voie. C'est avec plaisir que je suis repassé à Puente la Reina le 2 mai 2 014 (voir photo) et que le lendemain je suis reparti pour Estella.
Me retrouver, me regarder, m'interroger !
En 2011, pour ma première expérience sur le chemin, ayant intégré un groupe après onze étapes dans la partie française, j'avais bénéficié en quelque sorte d'une couverture, j'avançais dans un certain cadre, fût-il des plus intéressants, où les autres comptaient aussi (dans toutes les préparations et les déroulements, dans la gestion du temps), bien que j'eusse choisi à Cacabelos de faire les 8 dernières étapes tout seul. C'est pourquoi la voie d'Arles a été l'occasion de vérifier que j'étais capable de tout faire, à moi tout seul - on a toujours quelque chose à prouver ; mais, là aussi, j'ai marché dans la partie française, avec beaucoup de plaisir, dans un groupe rencontré sur le chemin. J'ai donc été une nouvelle fois dans une autre simplification de l'épreuve, étant donné l'apport des autres. Je me devais de vérifier encore que j'étais bien capable d'affronter une nouvelle épreuve en solitaire, et le Camino Francés était le terrain idéal à mes yeux, parce que riche de tout, en tout.
Ce chemin 2 014 a été donc pour moi la confirmation d'une progression dans la capacité à programmer, à improviser, à supporter tout seul l'épreuve en surmontant les difficultés de tous ordres, encore que j'aie eu à traîner un rhume et une tendinite. Ce n'est pas parce que l'on a déjà fait que tout devient facile.
Mais pour quels changements ou confirmations ?
Qu'est-ce que j'ai découvert ou redécouvert par rapport à 2 011 ? C'est que je raconterai au fil de la présentation des 31 étapes que j'ai faites du 30 avril au 30 mai 2 014. Ce qui m'a marqué le plus cette fois-ci :
Un temps désagréable  (voir photo): dans les Pyrénées, lors de la première étape) : la pluie qui sans être importante a bien pesé sur l'ambiance dans beaucoup d'étapes, en entretenant aussi les flaques de boue dans les forêts ; et surtout le froid, qui, combiné au vent dans les étapes en montagne, a surtout marqué les marcheurs cette année – on supporte plus difficilement le froid dans les gîtes non chauffés, en attendant de retrouver la bulle de chaleur dans le sac de couchage et sous la couverture ; il fallait voir, par exemple, dans la petite pièce à l'entrée du gîte à El Ganso, qui servait aussi d'accueil, les pèlerins se réchauffer autour de la cuisinière quitte à se serrer sur les marches d'un escalier...
Une grosse affluence : le flux important de pèlerins depuis Saint-Jean-Pied-de-Port (cela se voyait déjà à la gare de Bordeaux - voir photo), qui a encore grossi dans la dernière partie du parcours, ne pouvait que modifier le degré de sérénité de cette épreuve (gîte, restaurant et bar) – pour se faire servir un thé et un gâteau dans un bar sur le chemin, il fallait souvent attendre son tour. Certains attribuent cette hausse de la fréquentation au succès du film « The Way ».
La montée d'un esprit de compétition : On s'y laisse prendre aussi, d'une façon ou d'une autre, ce qui enlève un peu de sérénité à ce pèlerinage. Bien que les infrastructures se soient améliorées partout : il y a maintenant un équipement plus complet sur le chemin, et encore plus de gentillesse de la part des Espagnols ! La plupart des gîtes, bars et restaurants, ont le WIFI, ce qui est très pratique, et je n'ai plus vu de queue d'attente devant les PC pour envoyer un email. Ceux qui y sont n'ont pas encore de portable (ou de tablette) connecté à Internet. Pour disposer d'un peu plus de temps après la marche, le mieux est d'arriver assez tôt, pour ne pas aussi s'entendre dire « completo ! », et d'avoir à reprendre son sac pour aller chercher un lit ailleurs !
Un chemin beaucoup plus vivant : j'y ai vu bien plus de jeunes, de femmes, de personnes d'un âge certain, de tous horizons ; j'ai vu des gens souffrir tout en s'appliquant à avancer, et qui faisaient l'effort de sourire au passage des autres. J'y ai vu des gens heureux, et même chez ceux qui ne faisaient que quelques petites étapes, heureux de terminer ce qu'ils avaient entrepris, et ce quels que soient les moyens utilisés - un peu à pied, avec ou sans sac, en voiture, ou mixant les deux moyens – le portage des sacs est un service très bien organisé. Près de la cathédrale de Santiago, une Mexicano-Américaine (l'appellation vient d'elle-même), qui parle un peu français, me montrait les larmes aux yeux sa Compostella qu'elle ne cessait d'embrasser. Et même des « pomponnettes », un créolisme pour désigner ces jeunes femmes soucieuses avant tout de leur paraître, qui marchaient gaiement avec de tout petit sac. J'en ai même vu une au gîte municipal d'O Pedrouzo qui a dû mettre bien plus d'une heure pour laver et sécher ses cheveux, et refaire son maquillage, mobilisant ainsi un des trois lavabos de l'albergue. Mais peut-être que beaucoup prenaient de soin à ne pas montrer leur bonheur ! Non qu'il faille suspecter la sincérité de ceux qui l'affichent. Plus généralement, il y a eu aussi des circonstances qui m'ont poussé à réapprendre à ne pas s'arrêter au jugement négatif que l'on porte quelquefois sur certains au premier abord.
J'ai eu un grand plaisir un peu avant d'entrer sur la place de la cathédrale de Santiago quand j'ai été interpellé par un homme bien habillé, tout frais, tout souriant, sans sac-à-dos, qui remontait le chemin avec une femme bien mise à son bras : « Eh, tu ne me reconnais pas ? », me lança-t-il « On a traversé ensemble Villava (voir photo), avant Pamplona … », Et c'est par son accent que je l'ai resitué. C'est un Allemand qui s'attachait à effectuer un pèlerinage selon la tradition : partir avec peu de matériel, sans guide, sans presque suivre les balisages, dormir partout y compris dans les granges et à la belle étoile. Depuis Strasbourg, il a traversé la France en diagonale pour passer les Pyrénées et faire ensuite le Camino Francés ; un solide gaillard dont le visage était quand même marqué par le soleil et le mauvais temps, qui coupait à travers les rond-points en ville et qui naviguait un peu à l'instinct, sans se soucier des balises – il avait largement les moyens de faire des kilomètres en plus. Il parlait assez bien le français ; et il était doué pour aller vers les autres, cela se voyait qu'il était de ceux qui sont capables de tirer profit de tout l'imprévu du chemin. Vraisemblablement, sa femme est venue le rejoindre à Santiago ; nous avons discuté un moment sur le trottoir :« Maintenant je vais au Portugal », m'a-t-il dit. Je lui ai souhaité bonne continuation. Ah, ces étrangers qui parlent assez bien le français ! Malheureusement, les Français sont toujours très mauvais en langues étrangères, je l'ai encore vérifié cette année.
Pour quels réapprentissages ?
Parler de tout et de rien avec d'autres sur le chemin est bien entendu enrichissant ; contempler les paysages, les comparer avec les clichés retenus lors des marches précédentes est un petit test de mémoire qui ne peut être que profitable ; et se retrouver seul pendant des kilomètres et des kilomètres (voir photo: une idée de l'infini sur le chemin) pour se vider la tête, « se purger de toute étroitesse d'esprit, de tout orgueil », et même remettre sur le tapis les grandes interrogations, sur la politique, la vie, la mort, tout cela entre dans une démarche personnelle de rééquilibrage qui s'avère plus qu'utile. Mais sans aller en ce qui me concerne jusqu'à en faire une ascèse. Tout en prenant en compte la conclusion que me donnait Susy, une Québécoise, dans un restaurant à Nájera, en référence au texte chanté de Jean Gabin : « Maintenant je sais...que je ne sais pas ». Pour dire que l'on ne peut pas faire le tour de toutes les questions.
Plus concrètement, j'ai trituré la relation entre distance et temps (durée), pour essayer de faire des prévisions, m'appuyant plus sur la montre que sur une estimation des distances parcourues : étant donné que je marche autour de 4 km/h selon le terrain, un peu plus sur le plat et un peu moins en montée, mes prévisions étaient assez souvent justes, même si j'ai eu des surprises, dans les deux sens : tout d'un coup j'arrive à la Cruz de Ferro alors que je m'attendais en endurer un peu plus dans la montée à travers une zone forestière enveloppée de brouillard et de pluie ; je savais bien que la descente d'O Cebreiro à Tricastela était longue (plus de 10 km, après une très dure montée), mais cette fois-ci elle n'en finissait pas vraiment, et j'ai dû m'armer de patience – quand j'étais tout seul, il m'arrivait de chanter la chanson des pèlerins que j'avais apprise par cœur, quelques bonnes de Brassens, et aussi des morceaux de séga réunionnais.
Plus d'une fois, j'ai accéléré le pas en fin d'étape pour me garantir une place dans un gîte – je n'ai essuyé que 3 « completo ». Et, pourtant, j'ai vu des pèlerins qui semblaient disposer de tout leur temps, et qui même se permettaient d'arriver, très philosophes, après 19 h et sous la pluie, alors que d'autres bien au chaud avaient commencé à dîner. Il faut une grande force morale pour gérer de telles situations. « Patience et longueur du temps » ! Je me suis souvent répété que dans le ressenti un kilomètre en fin de parcours, surtout dans les étapes qui tournent autour des 30 km, fait bien plus que 1000 m.
Et toujours une aide exceptionnelle...
J'ai aussi constaté, et ce quel que soit le contenu philosophique ou religieux qui entre dans cette épreuve, qu'il y a toujours quelques petits coups de main qui surviennent et qui débloquent des situations estimées sans issue sur le moment. « Deus adjuva nos » ! Tout finit toujours par s'arranger, par s'enchaîner, afin d'espérer pouvoir « s'élever en toute liberté ». C'est ce qui nous pousse à aller encore plus vers les autres. « E sus eia !».
Au retour, à la gare d'Hendaye, nous étions assez nombreux à attendre le train de 6H45 pour Bordeaux ; un pèlerin que je n'avais jamais rencontré est venu me raconter la galère vécue par ses amis et lui dans cette ville en cherchant des places pour dormir, et comment ils se sont retrouvés à quatre par chambre à Irun, la ville espagnole d'à-côté. Je me suis senti alors un peu protégé la veille à Santiago : alors que je n'avais fait aucune réservation pendant mes 31 jours de marche, et devant l'affluence extraordinaire des pèlerins et autres visiteurs, j'ai senti qu'il me fallait fouiller sur Internet pour réserver une chambre à Hendaye, une recherche qui se révéla infructueuse. En fin d'après-midi, j'ai perçu le besoin de m'y remettre, et même après avoir lu une petite note qui s'est affichée sur l'écran lors de la consultation d'un autre site de réservation sur mon portable : « À cet instant, vous êtes plusieurs personnes à consulter cette page ». Finalement, j'ai réussi à trouver un hôtel Ibis, certes, loin de la gare d'Irun, où j'ai pu avoir une chambre. J'étais heureux ! « Deus adjuva nos » ! Sans cela, j'aurais été dans la même galère...
Prochaine publication : Étape de Saint-Jean-Pied-de-Port à Roncesvalles.
Ultreïa ! Ultreïa !


1 commentaire:

  1. Dans cet article, tu parles d'un temps désagréable; à voir le temps qu'il a fait , ces dernières quarante huit heures, à Saint-Jean-Pied-de-Port, on peut dire que tu as quand même eu de la chance. Seraient-ce mes prières?

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