mardi 8 octobre 2019


Étape 14 : Bénévent-l'Abbaye, 21,5 km : samedi 30 mai 2 015.


Photo : J'arrive à Bénévent-l'Abbaye.


Résumé de l'étape :

            Dans cette petite étape, qui traverse des paysages verdoyants qui font le charme de cette région, le balisage suit de petites routes, à trois exceptions près.

            C'est à Bénévent-l'Abbaye que j'ai particulièrement apprécié l'accueil, la sympathie ordinaire, directe de ces gens disposés, peut-être préparés à aider les pèlerins de passage dans leur ville. J'en veux pour preuve l'accueil au bar, au bureau de tabacs-journaux, à la boulangerie ou encore au salon de thé.

            La commune de Bénévent-l'Abbaye est dans l'ouest de la Creuse et au nord-est de Limoges. C'est une étape incontournable sur la voie de Vézelay.

            Il y eut l'implantation d'un monastère avant que l'église Saint-Barthélémy ne fût construite au XIIe siècle, au même lieu, (voir photo, photo et photo). Le nom vient du fait que des reliques de Saint Barthélemy - le saint est originaire de Bénévento en Italie - y ont été placées. L'édifice est imposant, en granite taillé, et il a la caractéristique d'avoir deux clochers couverts de bardeaux de châtaigniers, une spécialité de la région.

L'étape :

            Il a fallu au départ du gîte « Le coucher du soleil » que je reprenne l'avenue du Pont-Neuf pour retourner à l'église de la Souterraine et rattraper le balisage là où je l'avais laissé hier. J'ai eu quelques difficultés à sortir de la ville, si bien que j'ai été obligé de mettre à portée des mains les feuilles de mon livre correspondantes à l'étape du jour – je les arrache, le livre qui « maigrit » au fil des étapes reste dans mon sac-à-dos – de façon à serrer au mieux ses préconisations, quand elles collent au terrain, ce qui n'est pas toujours le cas. Malgré tout, j'ai eu des difficultés à trouver la D10.

            J'ai fini par emprunter un tunnel sous la route, puis j'ai pris la direction de Saint-Priest-la-Feuille, toujours en marchant sur la D 10.

            De façon générale, le balisage suit pratiquement cette petite départementale, et la quitte en 3 endroits ; et, au 3e, je me suis retrouvé au pied de Bénévent-l'Abbaye, il ne me restait plus alors qu'à faire la dernière petite côte pour terminer l'étape.

Une charmante factrice :

            Justement, je venais de quitter un petit chemin et de rejoindre la D 10 avant la fin de mon étape, et une petite descente m'a ramené sur du plat avant d'attaquer la dernière petite montée. J'ai vu alors une fourgonnette de la Poste garée sur le bord de la route, et une jeune Bénéventine de la profession qui rangeait ses plis et autres lettres dans un bac sur le capot de son véhicule de service ; bien entendu, elle était habillée comme l'exige son métier, question d'identification immédiate pour le public. Je lui ai dit bonjour, et je m'apprêtais à lui poser quelques questions concernant le village d'arrivée – du fait de leur profession, ces gens sont bien placés pour donner des informations justes, précises, et ont une bonne connaissance des résidents. Mais une question m'est venue tout d'un coup à l'esprit, car ce n'était pas la première fois que je rencontrais ces professionnels sur le chemin : excusez-moi, lui ai-je dit, je dois vous appeler la facteure ou la factrice ? Elle s'est mise à rire. Et j'ai enchaîné : j'ai déjà rencontré plusieurs de vos collègues, et à chaque fois c'était la gent féminine qui était de service. C'est une très bonne politique de votre boîte, car, pour les contacts avec la population, les femmes sont peut-être mieux armées. Tout en rigolant, elle m'a répondu : vous pouvez dire la factrice ; nous sommes quatre dans le secteur dont un homme. Et elle m'a donné quelques informations sur le village, sur la rue commerçante où il y a de tout, m'a-t-elle dit encore, et une autre d'un grand intérêt : la pharmacie du village est fermée le samedi après-midi, ce que je n'avais pas du tout anticipé. Ah, si la Poste pouvait donner un peu de temps aux factrices pour qu'elles puissent dans leur service participer à l'accueil des pèlerins ! Il faut rêver un peu sur le chemin.

Un premier contact avec cette petite ville :

            Le temps s'était refermé quand je suis arrivé, il pleuviotait, et j'ai vite constaté que la pharmacie du coin était bien fermée. Comme il était beaucoup trop tôt pour me rendre au gîte, il me restait plus qu'à aller au bar. J'ai trouvé tout de suite la rue commerçante que la Bénéventine de factrice m'avait indiquée. Ce fut alors un remake de ce qui s'est passé à Éguzon : la dame, très gentille, m'a conseillé d'aller prendre un sandwich à la boulangerie et de revenir le manger dans son bar. C'est ce que j'ai fait, en prenant tout mon temps – dehors, il ne faisait pas bon, et j'étais bien au chaud. J'ai même pris un deuxième thé pour accompagner mon déjeuner.

            En sortant, j'ai refait un tour à la boulangerie : je voulais savoir si en fin de journée, je pouvais encore acheter de quoi me sustenter. Et la réponse était évidente : mais vous prendrez ce qui restera... et quelques fois pas grand-chose !

            Je suis allé faire un tour pour prendre des photos, passer à l'église (voir photo, photo), utiliser le temps que j'avais devant moi.

Un bon gîte, et la rencontre de 3 pèlerins :

            Il était encore loin d'être 16 H quand je me suis décidé à monter au gîte, à 200 voire 300 m plus haut. À ma grande satisfaction, en arrivant à l'adresse indiquée, un bâtiment qui domine un peu l'église, la porte n'était pas fermée à clé. Dans le hall de l'entrée, d'où je pouvais voir l'espace du gîte proprement dit, j'ai descendu mon sac et je me suis assis, et j'ai attendu que les choses bougent. À moment donné, j'ai vu un homme d'une taille assez grande qui circulait dans le gîte, et qui m'a regardé. Il avait l'air d'être un hospitalier ou un responsable de l'hébergement qui, à mon sens, n'allait pas tarder à me faire remarquer que j'étais un peu trop en avance, que je devais attendre l'heure d'ouverture pour m'installer. Il n'en a rien été ; il m'a fait signe d'entrer. J'ai fait ainsi la connaissance d'Alain, un pèlerin, que j'ai retrouvé à l'arrivée de plusieurs étapes avant que je ne finisse un peu plus loin par intégrer progressivement son petit groupe de marche. Je pense d'ailleurs que c'est peut-être à partir de ce gîte, à Bénévent-l'Abbaye, que ce petit groupe s'est constitué.

            Alain vient de Sablé-sur-Sarthe, près du Mans. Il s'est élancé sur le chemin à sa retraite, en partant de sa maison, pour rejoindre la voie de Vézelay et cheminer jusqu'à Saint-Jean-Pied-de-Port. Son projet est d'une tout autre dimension : après cette première partie, il ambitionne de continuer par le Camino Del Norte avec sa femme, de remonter ensuite tout seul le Camino Francés dans le Nord de l'Espagne, de repasser les Pyrénées pour rejoindra sa maison dans la dernière partie. Et toujours à pied ! Presque 5 mois de marche, selon ses prévisions. L'homme n'est pas très loquace, mais sûr de lui !

            Je me suis donc installé, et, après la douche, je suis sorti pour continuer ma visite de la petite ville et faire quelques achats pour le dîner.

            Alain m'a évité de puiser dans ce qui me restait d'arnica pour mes pieds, et ce d'autant que le lendemain, dimanche, les pharmacies sont fermées : il m'a passé une solution à l'arnica en me disant que je pouvais la garder en attendant. C'est drôle comment les petits problèmes s'arrangent naturellement sur le chemin...

            En fin de journée sont arrivés deux Néerlandais qui marchaient déjà ensemble. Je ne peux pas dire que j'ai fait leur connaissance ce jour-là ; ils ne parlent pas français, et mon anglais est pratiquement inexistant – à ce propos, j'ai découvert qu'Alain, lui, s'en sort bien dans la langue de Shakespeare. Je ne suis pas sûr, mais je crois que c'est dans ce gîte que ce groupe de trois s'est constitué, l'élément déterminant étant à mon sens une langue commune. Ces trois-là – Alain, Cor et Ole – étaient faits pour marcher ensemble.

            Le lendemain matin, j'ai aussi compris qu'il y avait vraisemblablement un autre élément qui a fait le lien entre eux : Le savoir-faire en cuisine. Je n'avais besoin que d'un peu d'eau chaude pour mon thé, et d'un bout de table pour tartiner des morceaux de pain au beurre et à la confiture, à la disposition des pèlerins dans ce gîte ; mais tous les trois ont mis un branle-bas dans la cuisine : ils avaient de quoi en nourriture et surtout le savoir-faire. J'avais un peu l'impression de les gêner. Mon petit déjeuner avalé, je suis parti sans perdre du temps.

Un salon de thé :

Dans la dernière partie de l'après-midi, je suis passé à la boulangerie : la jeune employée m'a tout de suite annoncé, son regard balayant l'espace presque vide de la vitrine, et sa bouche faisant une moue : il ne me reste pas grand-chose, sous-entendant en qualité et en quantité ; et elle a commencé à entrer dans les détails. Je l'ai tout de suite interrompue, je n'avais pas le choix : si vous êtes sûre que cela se mange, je suis preneur. Elle a ri... et elle a continué : mais vous pouvez aller manger une assiette de charcuterie au salon de thé qui se trouve juste en face de l'église. Me voyant un peu sceptique, elle a insisté.

            C'est ainsi que je me suis retrouvé descendant le petit escalier qui mène à la cour d'une habitation entre deux grosses constructions (voir photo). La devanture n'a rien de commercial. Cela faisait même très privé ! Glissant un œil par la porte, j'ai vu un aréopage de gens du village, quatre femmes et un homme, tous bien habillés, qui discutaient posément à des tables presque alignées, alors que j'étais en pantacourt, polaire et savates deux doigts. J'avais commencé à faire délicatement arrière quand un homme d'un certain âge, à coup sûr d'origine vietnamienne, est venu vers moi grand sourire et m'a conduit dans la salle. Il ne m'a même pas laissé le temps de m'excuser dans ce qui me paraissait être une intrusion et m'a tout de suite dit : vous voulez manger quoi ?

            Je me suis retrouvé à une petite table, un peu mal à l'aise parce que faisant pratiquement face aux autres. Une dame d'un certain âge sortant de l'arrière-salle est venue vers moi, et en moins de deux ma commande était faite, sous les regards des présents que j'ai jugés à l'instant quelque peu pesants : assiette de charcuterie, fromage, tarte et bière. Donc, pas de thé !

            Mais tout allait se débloquer et se passer merveilleusement, principalement grâce à l'homme du groupe déjà sur place qui par sa curiosité et la possibilité que je lui offrais, après avoir présenté ma situation de pèlerin, et, bien entendu, répondu aux classiques questions de la motivation sur le chemin et de cette propension à toujours y revenir, de parler de lui-même, de ses aventures, de son propre cheminement. Il en avait besoin. Surtout, le déclic s'est produit quand j'ai annoncé que je venais de la Réunion. Si bien que sa femme lui répétait, de temps à autre, après lui avoir donné discrètement de petits coups de coude : Parle moins fort ! Pendant que je mangeais et que je buvais, et que « mon Vietnamien » restait pratiquement à mes côtés, prêt à la suite du service, la discussion allait bon train. Mais les dames intervenaient peu.

            L'homme prenait du plaisir à raconter le temps qu'il a passé dans l'Océan Indien ; je n'ai pas osé l'interroger précisément, mais je pense qu'il a dû faire carrière dans la zone, dans le personnel diplomatique ou dans le monde économique, peut-être même y compris au temps de la colonisation. Il a vécu à Madagascar, et a fait aussi un passage touristique à la Réunion. Sans compter l'Afrique de l'Est où il a connu Henry de Monfreid, l'aventurier, artiste et écrivain célèbre. Il prenait du plaisir à en parler, après que je lui avais pointé la petite aventure de ce dernier sur son bateau « Le Rodali », un nom créole. L’aventurier Monfreid, en partant de la Réunion, devait rejoindre l'Île Maurice, mais il a dérivé pendant 8 jours et a été secouru près de Madagascar, dans la région de Tamatave. J'aurais pu activer encore plus le personnage de mon interlocuteur du jour si je m'étais souvenu à ce moment-là que le Monfreid a été ensuite reçu à un grand dîner à l'ambassade de France à Madagascar.

Je l'ai aussi interrogé sur l'église du village, sur les reliques de Saint Barthélemy... mais le temps m'a manqué pour aller plus loin.

            Tous ces gens-là sont restés pendant au moins une heure, à parler, à écouter. À la fin de mon dîner, qui ne m'a coûté que 9,70 €, je me devais de les remercier pour le temps et l'écoute qu'ils m'ont accordés.

            Il commençait à faire sombre quand j'ai quitté le salon de thé. Je me sentais bien. Mais j'avais besoin d'évacuer la concentration que ce passage en ce lieu a demandée. Et je suis passé au bar prendre un ballon de vin rouge ; la dame de service m'a proposé un Bordeaux supérieur. Je voulais faire le vide dans ma tête, me libérer l'esprit de façon à m'endormir au plus vite, sans qu'il y ait le besoin de refaire défiler le film de ce dîner.

De la gentillesse partout !

Quand je fais la visite de la ville étape, j'emmène, outre de quoi faire des photos, mon carnet de notes pour que je puisse fixer sur le moment divers repères et l'essentiel de petits événements intéressants. Mais cette fois-ci je n'ai pas pu mettre la main sur un des deux stylos que j'emporte habituellement dans mon sac. Il fallait en avoir un ce jour même car demain dimanche, aux Billanges, je n'avais aucune chance d'en trouver. Je ne pouvais alors miser que sur le bureau « tabacs-journaux » attenant au bar du village qui était encore ouvert à cette heure. La dame qui s'occupe de cette boutique m'a tout de suite dit qu'elle n'en avait pas à vendre. Je suis resté un peu désemparé devant elle pendant quelques secondes, mais elle a ajouté : je vais vous les donner ! Et elle m'a remis 4 stylos à bille. Je suis resté ébahi ; gardez-en un peu pour d'autres, lui ai-je répondu. Elle m'a remis vraiment 4 stylos – ce sont sans doute des objets de publicité, mais il n'empêche que j'étais heureux – les petits problèmes se règlent facilement sur le chemin. Et jusqu'à Saint-Jean-Pied-de-Port, pendant vingt-cinq autres étapes, j'ai eu toujours un stylo à portée de la main.

Il ne me restait plus qu'à regagner mes pénates. C'est ainsi que j'ai refait gaillardement la petite montée qui mène au gîte.

mercredi 2 octobre 2019


Étape 13 : La Souterraine, 34-35 km : vendredi 29 mai 2 015.



Photos : J'arrive à la Souterraine. 

Une étape particulièrement enrichissante sur bien des plans.

            La commune de La Souterraine se situe dans le département de la Creuse, dans le Limousin. C'est un village étape pour les pèlerins depuis 2000. Le nom de la ville se rapporte à la crypte, une église souterraine, à partir de laquelle a été construite l'église Notre-Dame, qui par sa situation domine la ville. Cette crypte était un lieu de culte primitif, comme à Neuvy-Pailloux, un village avant Châteauroux sur la voie de Vézelay.

            Cette étape traverse des paysages très variés, avec des forêts, et passe par de belles petites côtes. Le balisage est correct, cependant j'ai eu un moment d'indécision à deux carrefours avant des villages.

            Ce n’était pas du tout une « marche souterraine », mais la mise en lumière de la fréquentation de ce chemin de Vézelay – c’était la première étape où j’ai rencontré pas mal de marcheurs – il faut dire que c’est un point de convergence de plusieurs chemins dans la région. Une belle et longue marche dans la journée !



L'étape :

            Dans cette étape, j'ai suivi complètement le balisage, qui correspond bien aux indications de mon guide.

            En sortant d'Éguzon, j'ai continué sur la D 913, et un peu plus loin j'ai descendu à gauche un chemin forestier, et j'ai continué pour monter ensuite un chemin en épingle à cheveux. Le paysage est bien boisé, et il faisait encore sombre en ce début de journée.

            Après un hameau, j'ai emprunté un chemin à peine dégrossi, pour rattraper une petite route.

 Ce fut ensuite le passage à Crozon, les forêts sont bien denses, et le soleil ne pénétrait pas encore dans les bois. J'étais tout seul dans cette nature, mais j'étais serein : j'ai l'habitude, de l'entraînement, et j'étais surtout sûr de mon itinéraire !

         Cependant, plus loin, au Pont Chareau, après une descente, à un carrefour quelque peu tourmenté, toujours en zone très boisée et sombre, bien que les balises fussent toujours présentes mais un peu espacées, j'ai eu quelques hésitations. Mais je suis bien parti sur la droite pour la Chapelle-Baloue, le balisage suit la D 72, et après une montée assez rude, et le passage d'un torrent, j'y suis arrivé.

            Et c'est sans aucun problème que j'ai quitté la départementale pour un chemin goudronné et que je suis arrivé près de Saint-Germain-Beaupré. Après un bon chemin de terre et un retour sur la D 72, ce fut Saint-Agnant-de-Versillat.

            Plus loin, j'ai traversé le hameau Les Chassagnes, passé un pont sur la voie ferrée, et après la porte Saint-Jacques, je me suis retrouvé à l'église de la Souterraine.

            Cette zone urbanisée m'a paru assez longue. À noter que dans la dernière partie de cette étape, j'ai eu l'impression, en deux fois, à de grands carrefours, que la départementale disparaissait sur le panneau de circulation à l'entrée pour réapparaître sur un autre à la sortie, comme la D72 qui m'a amené à la Souterraine – elle perd sans doute sa dénomination, et la reprend après ; était-ce bien une réalité ou un manque d'observation voire de lucidité à ce moment ?



À la recherche du chemin du gîte :

            Quand je suis arrivé sur la place de l'église de La Souterraine, après avoir franchi la porte Saint-Jacques, qui donne tout de suite une idée des fortifications au XIIe siècle autour des églises, il était plus de 15 H, et ma préoccupation était d'aller au 33 de l'avenue du Pont-Neuf. J'ai tourné un peu sur la place, et j'ai vu à une certaine distance un pèlerin qui remontait vers la façade principale de l'église et qui me semblait, lui aussi être en état de recherche – aujourd'hui, je peux dire qu'il y avait toutes les chances pour que ce fût Alain, que j'ai rencontré plus tard et avec qui j'ai fait beaucoup d'étapes plus loin sur le chemin.

            Un vieil homme qui se promenait nonchalamment m'a donné une première information pour trouver cette avenue : je devais commencer par tourner à gauche, ensuite à droite, descendre carrément jusqu'au bas de la butte et passer deux ronds-points. C'est ce que j'ai commencé à faire, mais je craignais de m'enfoncer trop loin dans l'erreur. J'ai préféré remonter sur la place de l'église, car je ne trouvais pas cette avenue du Pont-Neuf.

            Je suis entré dans la pharmacie près de l'église, pour constater que le personnel était tout occupé en raison de l'affluence à cette heure. J'ai réussi à « attraper » une jeune femme qui se déplaçait entre des rayons, mais elle était désolée de ne pas pouvoir me renseigner, car elle n'était qu'une stagiaire fraîchement en poste, et non originaire de cette ville.

            Je suis ressorti, et j'ai refait le même parcours que précédemment, mais en poussant plus loin que les ronds-points. Et j'ai fini par trouver une affichette annonçant le gîte. Autrement, j'aurai été obligé de faire une connexion internet pour utiliser un plan précis de la ville.

            Cette fameuse avenue n'est qu'un long chemin goudronné ordinaire, si bien qu'à un moment, j'ai compris que je commençais à sortir de l'agglomération, il n'y avait presque plus de maison des deux côtés de la route, et j'étais encore bien loin du numéro 33. Mais il fallait avancer... et c'est alors que j'ai découvert une autre affichette qui portait cette inscription, preuve que je n’étais pas le premier pèlerin à se trouver en recherche de ce gîte : « Allez, courage, un dernier effort, vous êtes presque arrivé au « Coucher du Soleil ». Cela m'a fait rire ! Mais j'en ai tiré tout de suite une conclusion : il n'était plus question de retourner visiter l'église en ville, ni le cimetière, où selon mon guide une lanterne des morts veille sur trois tombes de jacquets, étant donné un aller-retour conséquent à faire en cette fin de journée après les 35 kilomètres parcourus dans cette étape.

            C’est ce que l’on appelle vraiment une belle étape, sur tous les plans, et ce d’autant plus que je ne savais pas encore l’ambiance exceptionnelle qui m’attendait dans ce gîte.



Un gîte opérationnel :

            Le portail du 33 était grand ouvert quand je suis arrivé. 
J'ai quand même été surpris par ce corps de ferme dont une partie n'est pas encore restaurée.
Et ce grand silence ! Je me suis approché de la porte d'entrée qui était fermée, et j'ai tout de suite vu une petite affiche collée derrière la vitre : « entrez et installez-vous ». En effet, la porte n'était pas verrouillée, et je suis entré !

            Au pied de l'escalier se trouve un petit coin salon avec des fauteuils, un endroit pour ranger les chaussures et un autre pour les bâtons ; et à côté une grande salle à manger bien équipée. L'aménagement intérieur est tout récent et de qualité. Je me suis assis dans un fauteuil, je me suis déchaussé pour mettre mes savates. Pendant un bon moment je me suis reposé, en attendant que les choses bougent. J’avais vraiment terminé mon étape, et j’étais à l’abri !

            Trois autres marcheurs sont arrivés et se sont installés comme moi, jusqu'à ce que la maîtresse des lieux arrivât. Claudine, la responsable, nous a priés aussitôt de monter à l'étage pour prendre possession de notre coin dans les chambres. Elle nous informa de la possibilité de lavage à la machine.

            À l'étage, c'est aussi du neuf et du bon, pour les chambres, les lits et les sanitaires. Dans une chambre, j'ai pris un lit du bas, et comme d’habitude près de la porte de sortie de la chambre. J'ai pu disposer du lit au-dessus pour étendre un peu mes affaires. Un autre adopta la même tactique dans la chambre ; et des deux autres s'installèrent dans une autre chambre.

           J'ai fait ainsi la connaissance de Bernard de la Corrèze, de Pascal de Reims et de Jean-François, en T-shirt rouge, qui vient d'une région proche, je n'ai pas bien retenu le nom de son coin d'origine – Ce dernier est bien celui que j'avais entrevu à Éguzon, et que j'ai retrouvé dans plusieurs étapes plus loin. Aucun de ces trois ne suivait vraiment mon chemin – autrement, je les aurais plus ou moins repérés sur mon parcours.  Les deux premiers complétaient des marches déjà entamées les années précédentes ; le dernier remontait par une diagonale, et suivait un GR. Cela se voyait que tous les trois n'étaient pas des débutants dans le domaine.



Une bonne ambiance à table :


           Au dîner, un très bon dîner, les présentations ont été faites un peu plus largement – pour me présenter, mon discours est bien rodé ; et il y eut des discussions sérieuses qui permirent de mieux cadrer les uns et les autres, elles étaient entretenues par Claudine, qui présidait en quelque sorte cette tablée – voir la photo prise le lendemain matin au petit-déjeuner.

            C'étaient des discussions classiques. Chacun a expliqué la gestion de ses petits problèmes en route : Cette angoisse d'être seul dans les grandes plaines, laquelle est encore plus forte en forêt, et qu'il faut apprendre à maîtriser. J'ai bien connu cela, à la 2e étape, avant d'arriver à Champlemy, mais comme l'a dit quelqu'un cela s'apprend, se prépare. Ou la petite douleur qui apparaît au pied, et qui disparaît, pour ressortir à l'épaule : l'expérience là aussi permet d'anticiper, en revoyant le lacement des chaussures, les réglages des bretelles du sac qu'il faut refaire de temps à autre et un rangement équilibré des affaires dans le sac, sans compter les conséquences de certaines postures propres qu'il faut là aussi apprendre à les repérer et à les corriger. Et sur le fait que pour certains équipements, il ne faut pas non plus se cantonner aux petits prix – « bon marché coûte cher », dit-on. Ou encore la beauté des paysages : savoir se donner du temps pour apprécier son chemin, la gestion du temps est importante et ne vient pas naturellement. Chacun donna aussi son avis sur une grande question qui reste malgré tout ouverte, et ce quelle que soit l’expérience acquise : pourquoi les pèlerins reviennent toujours sur les chemins de Compostelle ? À ce sujet, les avis des uns et des autres sont toujours intéressants.

            Pendant la nuit, je n'ai pas entendu un seul ronflement, et pourtant, il y en a un qui avait pris soin d'avertir qu'il lui arrivait de ronfler un peu, pour s'excuser par avance en quelque sorte, ce à quoi les autres ont convenu que c'était plus ou moins leur cas aussi. La nuit ne pouvait être alors que bonne !

            Le lendemain, au cours d'un excellent petit-déjeuner, il y eut encore de grandes discussions, sur des sujets plus simples, plus habituels, comme le sport. Le président de la FIFA, Sepp Blatter, par exemple, fut placé sur la sellette, la suite montre aujourd'hui que l'anticipation était bonne. Chacun donna son avis sur la professionnalisation du sport, sur le dopage, sur l'argent dans cette activité in fine !  Quant à moi, j'ai développé la thèse des méfaits du système du cumul des mandats dans le temps et de la financiarisation à outrance dans tous les domaines de la vie en société.

            Au finish, chacun est parti de son côté. J'ai été le premier à sortir du bâtiment. Et ce n'est que deux jours plus tard que j'ai revu Jean-François aux Billanges.



La Souterraine, un peu d'histoire(s) :

            C'est Claudine qui nous parla de l'église de La Souterraine : L'église Notre-Dame (XIe – XIIe siècle) est une étape du pèlerinage de Saint-Jacques depuis longtemps ; sa crypte est un ancien sanctuaire gallo-romain, et elle possède deux puits et des coffres funéraires ; ce n'est que plus tard que fut construite l'église et toutes les fortifications de cette butte.

            Dommage que je n'aie pas eu le temps de la visiter – l'idéal aurait été d'avoir à sa disposition un guide comme à Neuvy-Pailloux dans l'étape avant Châteauroux.

            Claudine nous laissa entendre à un moment qu'elle aurait bien aimé parler de l'influence des Celtes dans l'histoire de ce lieu ; c'était comme si elle attendait une demande de notre part. Personne n'ayant réagi dans ce sens, ce thème ne fut pas abordé. J'ai regretté que personne ne lui ait donné l'occasion de se faire plaisir en se lançant sur un sujet qui, me semble-t-il, l'intéressait au plus haut point – j'aurais dû le faire... Quelle que soit sa position propre, il est toujours agréable d’entendre quelqu’un développer sa thèse sur une de ces questions qui traversent toute l’histoire des hommes.

            Cela m'aurait m'intéressé qu'elle nous parlât du champ magnétique terrestre qui influence le vivant, du choix des croisements de lignes telluriques positives dans le sol – qui augmenterait l'énergie vitale des êtres vivants – pour l'implantation des lieux de culte des Celtes, et de la reprise plus tard des mêmes lieux par les Chrétiens. Et qu'il y aurait en conséquence un lien avec le tracé de 3 voies de Compostelle, c'est-à-dire Le Puy, Arles et Vézelay... bien qu'à ma connaissance aucune donnée archéologique, scientifique et/ou historique ne permette de valider sérieusement cette dernière hypothèse.

            J'aurais même pu faire preuve d'un peu d'humour en demandant à Claudine si le gîte d’étape « Le Coucher du soleil », étant donné le sérieux avec lequel des discussions y ont été menées, ne se trouve pas lui aussi à un nœud de lignes de force telluriques positives... Quoiqu'il ne soit pas impossible non plus qu'un druide de l'époque celtique eût été pour quelque chose dans le choix de l'implantation d'une ferme en ce lieu...laquelle ferme est aujourd’hui devenue un gîte pour les pèlerins de Compostelle.

La Souterraine, encore un lieu à revoir !


samedi 28 septembre 2019


Étape 12 : Éguzon, 24 km : jeudi 28 mai 2 015.



Photo : J'arrive à Éguzon.






Résumé de l'étape :

            Éguzon, dans le sud du département de l'Indre, est un village étape sur les contreforts du Massif Central. C'est la construction d'un grand barrage hydroélectrique qui donna de l'essor à cette région par le développement des activités de loisirs autour d'un lac de plus de 300 ha.

            L'étape du jour, la dernière de cette variante par Bourges, est très agréable, avec cependant de belles montées sur la fin. Après Éguzon, les pèlerins retrouvent ceux qui sont passés par le chemin de Nevers, et qui continuent sur un seul chemin jusqu'à Saint-Jean-Pied-de-Port dans les Pyrénées.



L'étape :

            De bon matin, au départ d’Argenton, la température était de 9° sur la place de la République. J'ai traversé le pont sur la Creuse. Puis, à l'intersection, j'ai tourné à gauche sur la D 913, qui mène jusqu'à l'arrivée, pour suivre le plan arrêté hier. La départementale suit pendant un bon moment la rive gauche de la Creuse pour s'en éloigner quelque peu dans la 2e moitié de l'étape.

            Un signe de plus de l'activité de cette petite ville d'Argenton-sur-Creuse, c'est la circulation sur cette départementale à cette heure matinale, avec un flux important des véhicules qui quittent la petite ville ou qui y arrivent, du moins dans un premier temps. Je me suis vu plusieurs fois dans l'obligation, tout en marchant sur la gauche de la route, de me mettre carrément hors de la voie, et même de m'arrêter parfois dans la partie gazonnée mal fauchée. Il est vrai qu’à cette heure très matinale les gens sont pressés de se rendre à leur travail. Mais plus loin, tout ce bruit de circulation, ce remue-ménage, s'est nettement calmé, et j'ai retrouvé la belle campagne du Berry, avec ses paysages très variés, et beaucoup de bois dont le vert se détache de la couleur des champs environnants, si bien, et c'en est une preuve, que le coucou par ses chants s'est manifesté clairement.

            Cette étape est caractérisée par de longues lignes droites, de faux plats, et aussi de petites routes qui serpentent dans le paysage. Le temps était bien ensoleillé, et c'était l'occasion de reprendre la pratique de la boussole solaire, particulièrement dans la dernière partie marquée par des dénivelés intéressants. Il fallait bien gravir ces petits contreforts du Massif Central. Mais le temps était au beau, la température avait bien remonté sous le soleil, et c'est sans aucun problème que je me suis présenté devant le centre-ville bien aménagé de cette commune d'Éguzon-Chantôme (réunion des deux anciennes communes).



Les habituels points d'appui :

            En avançant dans le village, après l'église, je suis entré dans un bar pour manger quelque chose. La serveuse m'a dit qu'elle ne servait pas de sandwich mais que je pouvais aller en chercher à une boulangerie relativement proche et venir le manger sur place en buvant ce que je voulais. Que je pouvais même laisser mon sac en attendant ! Mais mon sac devant toujours rester sous mon regard, je l'ai remis sur mon dos en allant à cette boulangerie. Les deux consommateurs debout au bar ne se sont même pas retournés à mon passage, je faisais déjà bien partie du décor.

            Le boulanger m'a donné ce que je voulais, et m'a même précisé, avant que je le lui aie demandé, que sa boutique est ouverte à 6 h du matin, et que je pouvais alors emporter de quoi me sustenter pour la journée. Sympathique ! Ce qui montre bien que le pèlerin est sur son terrain.

            J'ai pris mon sandwich et je suis retourné au bar pour le manger...avec un grand thé. Je ne prends jamais de boisson glacée tout de suite après la marche.  



La visite de la petite ville l'après-midi :

  •             Une nouveauté sur mon chemin après la douche et l'installation : j'ai vu un sac-à-dos en ville 
  • ; le dernier, c'était à Cuncy-lès-Varzy, lors de ma 2e étape. Ici, l'homme consultait un plan de la ville ; il n'a pas tardé à partir – même si je ne l'ai pas vu de face, il a fort à parier pour que ce fût alors Jean-François, que j'ai rencontré le lendemain au gîte de la Souterraine, que j'ai revu deux jours plus tard au gîte des Billanges, et dans d'autres hébergements pendant plusieurs étapes. Vraisemblablement, il partait pour le fameux camping municipal du lac d'Éguzon un peu plus loin, qui est ouvert toute l'année. Il n'y a pas à marcher beaucoup pour passer du parc où se trouvent la mairie et le musée de la Creuse à l'église.



 et aux différents établissements pour touristes.

            Au cours de cette visite, j'ai acheté des fruits pour l'étape du lendemain, qui fait 33-34 km ; dans les moments creux, en fin d'étape surtout, les fruits redonnent de l'allant.

            Plus tard, au restaurant où j'ai pris mon dîner, j'étais seul dans la salle pendant presque tout le repas, un couple de touristes est arrivé un peu plus tard, il est vrai que ces deux-là avaient la nuit devant eux tandis que pour moi il importait de prendre un bon repos en vue des kilomètres qui m'attendaient le lendemain.

            Dans la salle du restaurant, des coupures de presse et des photos relataient des événements du village pendant une bonne période, et rappelaient le passage de quelques personnalités dans la région, des peintres célèbres ou de grands écrivains. J'ai relevé particulièrement une citation attribuée à Guy de Maupassant : « De toutes les passions, la seule vraiment respectable me paraît être la gourmandise ». Était-ce un élément retenu pour la stratégie de la maison dans cette région très touristique ? Le pèlerin, pour peu qu’il ait encore plus de vingt étapes devant lui, est plus que conscient qu’il faut toujours bien s’alimenter pour faire face à la dépense d’énergie qui l’attend.



Le hérisson, la mascotte de ce village étape ?

            Il n'est pas possible de visiter le parc à l'entrée de ce village étape, où se trouve le musée, sans « buter » sur la sculpture en bois d'un hérisson, posée à même le trottoir – j'avais d'ailleurs remarqué sur un petit panneau à l'entrée de la ville un dessin de ce petit animal de la campagne. À une dame qui sortait de ce parc, je lui ai demandé s'il fallait voir dans cette sculpture une portée symbolique pour cette petite ville. La réponse, après quelques hésitations : dans la commune d'Éguzon-Chantôme où je travaille, la mairie fait la promotion des artistes du pays ; ici, une œuvre en bois représentant le hérisson ; quant à la portée symbolique de l'œuvre, je n'en sais vraiment rien ! C'est un cadeau d'un sculpteur de la commune, a-t-elle encore ajouté.



J’avais une petite sensibilité à un genou, aussi avant de me mettre au lit le soir j’ai pris soin de bien le frictionner au gel d’arnica.

dimanche 15 septembre 2019


Étape 10 : Velles, moins de 20,5 km : mardi 26 mai 2 015.



Photo : J'arrive à Velles.






Résumé de l'étape :

            Une petite étape, sans difficulté aucune, et un séjour au gîte d'étape de Mme Aucante au centre du bourg. Et de beaux échanges avec des gens de la campagne, et particulièrement sur l'évolution en général de la société de l'après-guerre à nos jours. Ce fut une journée bien remplie.



L'étape :

            J'ai pris un excellent petit déjeuner le matin à l'hôtel, à Châteauroux, et je suis parti très tôt, même si l'étape du jour est petite ; j'avais presque fini de manger croissant et pain beurré à la confiture, arrosés de thé, quand d'autres clients du matin, vraisemblablement des habitués du lieu, ont commencé à arriver. Ceux qui vont au boulot ne s'attardent pas, un rapide café tout en passant en revue le journal, et ils sont sur le départ. Et c'est tout gaillardement que je me suis avancé dans la ville pour retrouver la D 40 que j'avais reconnue la veille. Malheureusement, je ne l'ai pas trouvée tout de suite, j'ai dû revenir sur mes pas pour enfin pouvoir me lancer sur cette petite route, qui traverse aussi la forêt domaniale de Châteauroux, jusqu'à rejoindre la D 14 qui mène à Velles – je fus même surpris de me retrouver aussi rapidement à l'entrée de cette petite bourgade.

            C'est vraiment la campagne profonde, où le calme n'est troublé que par de rares véhicules.  Durant cette étape, je marchais donc le plus souvent dans un grand silence, j'avais largement le temps de penser à tout. Et encore aujourd'hui je n'ai pas vu un seul sac-à-dos.

            Arrivé à l'église du village, je suis tombé tout de suite sur le bar-restaurant signalé dans mon livre-guide (voir photo), je ne pouvais pas ne pas prendre un premier contact, rien que pour voir s'il y avait la possibilité d'y revenir après avoir garanti mon hébergement. Mais j'avais du temps devant moi avant d'aller au gîte, j'ai commandé un thé pour accompagner le seul croissant qui restait dans le petit panier bien placé à la vue des clients, et demandé à la serveuse des précisions sur l'adresse de Mme Aucante. Comme souvent en pleine campagne dans ce département, mon téléphone ne passait pas, mais j'avais encore toute l'après-midi devant moi pour arrêter un hébergement pour demain, à Argenton-sur-Creuse.



Le gîte de Colette Aucante :

            Le portail donnant sur la cour de la maison était grand ouvert, je suis entré avec précaution, car je ne voulais pas me retrouver tout d'un coup nez à nez avec un dogue qui aurait pu s'étonner de mon intrusion sur son territoire. En avançant un peu plus, j'ai vu un homme d'un certain âge en train de bricoler dans une espèce de grand garage, et au fond d'un grand potager une dame qui préparait les plates-bandes pour ses plantations de légumes. J'ai descendu mon sac et attendu le moment où leurs regards se sont portés sur moi pour lancer un grand bonjour. C'est la dame qui est venu vers moi, d'un pas lent. Je ne vous attendais pas aussitôt, m'a-t-elle dit ; la chambre n'est pas encore prête, mais vous pouvez toujours y déposer vos affaires et aller vous doucher, a-t-elle ajouté.

            Elle m'a conduit à la chambre, sans ajouter un mot. J'ai tout de suite compris que j'étais dans un milieu bien campagnard où l'économie des mots est la règle, car ces gens-là travaillent toute la journée sans presque s'arrêter, et donnent l'impression que les énergies dépensées sont bien mesurées.

            L'habitation est constituée de deux maisons qui se touchent en faisant un angle droit. L'une est réservée à la famille et l'autre au gîte ; dans l'hébergement pour les pèlerins, il y a des chambres, une cuisine et des sanitaires à la disposition des gens de passage. Le long de la première, il y a un abri de verre, une sorte de salon qui sert en quelque zone de zone tampon pour les passages entre les deux bâtisses (voir photo). C'est là que je me suis déchaussé avant d'entrer dans la partie gîte.

            Ces gens-là ont l'air paisible, et, pourtant ils sont toujours occupés. C'est le soir, à la visite du fils de famille, et à ses échanges avec sa mère pendant nous passions à table, que j'ai compris que j'étais dans une vraie famille d'agriculteurs. Le fils venait tout simplement rendre compte à sa mère de l'avancement de ses travaux et attendait en retour les réactions de cette dernière. Là aussi, en peu de mots, d'un côté comme de l'autre.



La visite de la ville :

            Après la douche, je suis retourné au bar-restaurant pour manger quelque chose. Après en avoir parlé avec la patronne de la boîte qui m'a vite donné une idée de ce qu’elle pouvait m'offrir en ce jour, j'ai choisi un steak accompagné de pâtes. Un régal ! Quand je lui ai parlé de connexion Internet et de téléphone, elle m'a tout de suite répondu : mais vous êtes toujours dans la campagne berrichonne !

            Puis en sortant, j'ai vu un marchand ambulant sur la place de l'église, il vendait de tout, dans l'alimentaire, y compris du fromage et des fruits ; je ne pensais pas qu'il était possible de présenter autant de nourritures dans un véhicule. J'ai acheté une pomme et une orange pour le lendemain.

Je suis allé à l'autre bout du village, non loin de mon gîte, à la pharmacie, où j'avais à renouveler presque en urgence mon gel d’arnica. La pharmacienne n'avait pas la formule que je préfère ; bien sûr, elle m'a vanté celle qu'elle vendait, arguant que la sienne présentait un meilleur pourcentage de la substance active. J'ai fait semblant de la croire.

            Sur place, en sortant, presque machinalement, j'ai fait un essai avec mon téléphone pour constater que la connexion était acceptable. J'en ai profité pour contacter un petit hôtel à Argenton-sur-Creuse dont les coordonnées se trouvent dans mon guide ; la réservation fut faite en moins de deux – il devait y avoir une antenne-relais dans le coin, mais qui ne devait pas arroser une très grande surface, puisque à une dizaine de mètres à peine rien ne passait plus.

            De retour à mon hébergement, ma chambre était prête, j'ai pu donc décharger mon sac et aérer mes affaires en les étendant – j'ai même fait un lavage rapide de chaussettes. 

            Une surprise lors de ce passage : Mme Aucante qui travaillait toujours dans son potager m'a proposé la visite de l'église du village (voir photo), et elle m'a donné les clés de l'édifice en me disant : je suis la responsable ; je ferme le bâtiment parce qu'il y a déjà eu des dégradations. Je les ai prises et je suis allé sur place immédiatement.

            Il n'y avait personne. Je suis entré dans l'église ; elle est belle et très bien entretenue (voir photo, et photo). Je n'ai pas prié pour que personne ne vienne pendant mon passage, mais j'avoue l'avoir souhaité ardemment, car si c'était le contraire, il aurait fallu que j'attende le départ des visiteurs pour quitter les lieux, et fermer la porte d’entrée. Cette opération fut une première pour moi !

            En fermant la porte, je me suis rassuré en recommençant deux fois l'opération ; je tenais à vérifier que je l'avais bien fermée à double tour, qu'elle était vraiment bien verrouillée.

            Au retour, il me restait encore un peu de temps avant le dîner pour jeter quelques notes sur mon carnet du chemin.



Un bon moment au dîner :

            J'ai été invité à passer à table dans la salle à manger de la maison familiale vers 19 H et d'un coup d'œil, j'ai vu qu'elle était assez richement décorée. Et tout naturellement, nous avons utilisé nos prénoms. Colette, sans beaucoup parler, est d'une grande présence ; Jean-claude, son compagnon, je l'ai vu au départ comme un homme très discret, est quelqu'un avec qui les échanges se font très facilement – ils se sont connus sur le chemin de Vézelay en 2 011, si j'ai bien retenu l'année. Volontairement je n'ai pris aucune photo d'eux, j'estimais que c'était comme si je leur volais une part de leur intimité.

            En prenant un apéritif, mon regard se porta sur le balancier d'une magnifique horloge, un instrument qui demande beaucoup d'entretien, ce qui m'a permis de lancer Jean-claude dans la conversation avant que le moment du repas proprement dit arrivât ; inutile d'entrer dans les détails, les plats étaient de bonne qualité. J'ai vérifié une fois de plus que le fait de se présenter comme venant de la Réunion donne automatiquement matière à des échanges dans bien des domaines.

            Nous avons vraiment parlé de tout. Jean-claude a été gonio dans l'armée en Algérie – c'est avec un plaisir non dissimulé qu'il a raconté sa situation plus ou moins privilégiée par son poste de responsabilité pendant son temps militaire. Il a monté ensuite une petite entreprise dans le domaine des portes et des fermetures métalliques, un secteur où il a excellé, et il ne s'en cache pas. Ce qui m'a surtout intéressé, c'est son périple dans cette période d'après-guerre – celle de 39-45 – où tout jeune, il a fait à pied le parcours Paris-Marseille pour aller prendre un travail dans le sud de la France, un chemin long et surtout difficile à l'époque, et notamment pour ce qui est du couchage. Nous avons aussi comparé nos expériences dans notre jeunesse en ce qui concerne les travaux, les loisirs ou encore les valeurs familiales, etc.  En mettant l'accent sur la volonté des générations de ce temps à s'en sortir à tout prix puisque les jeunes partaient de presque rien.

            J'ai passé un moment agréable à table, où je n'ai pas vu le temps défiler – j'avais l'impression de les avoir retenus plus que de raison par ces discussions, et je m'en suis excusé.

            Colette et Jean-claude ne restent pas un instant sans ne rien faire, et c'est presque une leçon qu'ils donnent à ceux qui les visitent. Ils n'ont pas du tout l'air fatigué, montrant ainsi que l'activité est à la base de la santé, surtout dans la période des vieux jours.

            Le lendemain matin, après le petit-déjeuner, et avant de partir, j'ai laissé sur le livre d'or de leur gîte : « J'ai eu beaucoup de plaisir à échanger avec vous. Bonne continuation pour l'accueil des pèlerins ».

mardi 3 septembre 2019


Étape 8 : Neuvy-Pailloux, 28 km : dimanche 24 mai 2 015



Photo : Le Christ pantocrator (représentation en gloire de Jésus, par opposition à une représentation en souffrance dans la passion) à l'église Saint-Laurent de Neuvy-Pailloux.






Résumé de l'étape : Une étape de découverte de la religion dans l’histoire

            Pour résumer cette première semaine : je suis parti du département de la Nièvre (58), pour passer dans celui du Cher (18), et j'en suis au département de l'Indre (36) – . À Neuvy-Pailloux, une commune qui se situe dans la région naturelle de la Champagne Berrichonne, et dans l'aire urbaine de Châteauroux. Deux éléments ont marqué cette étape : la visite de l'église du village et une première sur le plan de la gastronomie : la soupe aux orties.
voir la carte



La marche :

            De Chârost à Neuvy-Pailloux, les marcheurs passent du département du Cher dans celui de l'Indre ; au carrefour après Chârost, j'ai pris la N151 pour aller directement à Issoudun, je n'ai donc pas fait tout le détour dans la campagne par Saugy, un bon raccourci.

            Issoudun est une grande ville, en y entrant j'ai longé un grand parc où se trouvent des essences que je ne pouvais pas identifier. J'ai interrogé un homme qui revenait de sa promenade matinale en lui posant des questions précises, mais il n'a pas pu me renseigner ; en revanche, il m'a donné des indications concernant d'autres points importants de la ville : par exemple, un square où se trouve le palais des congrès, toujours sur la N 151 qui traverse la ville (voir photo), non loin de la basilique, et une stèle à la mémoire de Pierre Mendès France (voir photo), un homme d'État français qui a marqué son époque par « une conception exigeante de la politique ».

            À partir d'Issoudun, j'ai utilisé une partie du balisage et des départementales pour aller à Neuvy-Pailloux. Son nom signifie nouvelle paille, la région était autrefois marécageuse. Le paysage par rapport à l'étape précédente a changé d'une façon générale, il n'y a plus de bois, mais plutôt des champs ; la circulation sur les routes est d'un bas niveau, pour ne pas dire presque nulle sur certaines petites routes – il est vrai que c'était un dimanche matin.

            Et c'est dans un grand silence que je suis rentré dans Neuvy-Pailloux (voir photo). J'ai avancé dans une longue rue qui traverse tout le village, toujours sans le moindre bruit, et qui m'a mené à l'église. Arrivé à une intersection en plein centre, j'ai vu deux femmes qui discutaient dans une pièce de leur maison, une fenêtre grande ouverte donnant presque sur le trottoir, et qui me fixaient. Après un petit signe de la main pour captiver leur attention, je leur ai demandé où se trouve la rue Pasteur : vous y êtes, me répondit l'une d'elles pendant que l'autre rigolait. J'étais non seulement à la bonne rue, mais mon hébergement chez l'habitant était tout près, à deux pas de l'église.



La chambre d'hôtes :

            Pour aller au 16 de la rue Pasteur, il faut passer sous un porche, la maison de Monique Richard donne sur la rue, mais l'entrée se fait par une ruelle. Je l'ai repérée après un coup d'œil sur un abri transparent contigu à la maison, d’où j'ai pu voir des chaussures de marche et divers objets de randonnée. Mais il n'y avait personne de présent dans cette demeure à cette heure ; j'ai dû attendre un moment avant l'arrivée de la propriétaire.

            Monique est une femme qui communique vite et bien. Accueil efficace : pendant que j'enlevais mes chaussures, elle m'a demandé si j'avais une lessive à faire – cela ne pouvait que bien tomber, j'avais commencé à puiser dans ma petite réserve de vêtements propres. Elle m'a emmené aussitôt à ma chambre, à l'étage, en me disant que je serai le seul pèlerin chez elle ce soir, mais qu'elle en attendait quatre pour le lendemain.

            En haut de l'escalier, dans le petit espace salon qui donne accès aux différentes chambres trône sur un mannequin l'uniforme de Monique qui est une jeune retraitée de la police municipale.

            Après la douche, et mon installation dans ma chambre, je suis descendu au rez-de-chaussée dans le séjour d'où j'ai pu voir que dans la partie cuisine, elle avait commencé à s'occuper du dîner (voir photo). J'ai utilisé son wi-fi pour les messages habituels, tout en jetant un œil à la télévision, et en dégustant une bonne bière. Puis je suis allé faire un tour sur la place (voir photo), en sachant très bien qu'une visite détaillée de l'église était programmée en fin de journée.



Une visite commentée de l'église :

            Cette visite a été excellemment commentée par Monique, ma logeuse (voir photo) – la vidéo donne une idée de la qualité de l'acoustique dans cet édifice (voir ou revoir la vidéo).

En ce qui concerne les monuments du patrimoine, connus ou moins connus, mais restaurés et entretenus, je sais qu'il y a visite et visite. Il n'y a pas de comparaison sur le plan de l'enrichissement personnel entre une simple visite d'un pas un peu pressé et une visite sous la conduite d'un guide, et, pour peu qu'il y ait un petit nombre de visiteurs sur le moment, la possibilité de poser des questions aiguise encore plus la curiosité. Il est vrai qu'un audiophone compense bien l'absence de guide rien que pour camper le site dans le mouvement historique. Il y en a surtout dans les grands monuments et sites nationaux.

            Quel que soit le positionnement religieux, il est difficile de rester insensible au défilement du temps à partir de ce qui est sous les yeux : passer d'une église moderne, entièrement refaite en 1 970 – et   aussi une donation de particulier –, après qu'elle a été bombardée en 1 941, réparée en 1 943, avec un résultat sans commune mesure avec ce qu'a été cette même église du XIXe siècle, en découvrant qu’à travers tous ces chambardements, un Christ en bois datant du XVIe siècle émerge, étonnamment conservé, ce qui en fait toute sa valeur et dans toutes les dimensions (voir photo). Sans compter que des fouilles (voir photo, et photo) ont permis de découvrir un enracinement de ce village qui remonte au XIIe siècle. Sous l'œil et le pouvoir d'un Christ pantocrator découvert sous une couche de peinture bleue, une représentation d'un Christ en gloire (voir photo) par rapport au Christ souffrant sur la croix, et donc plus proche de la condition humaine.

Et la prise de conscience d'une vie qui s'est construite dans cette région, autrefois marécageuse, en relation avec cette église vient encore accentuer la curiosité du visiteur.

            Mais le plus extraordinaire, c'est en ce dimanche de la Pentecôte, le jour où les chrétiens célèbrent l'esprit de Dieu, que je découvre et que je me plonge dans l'histoire de cette église grâce à Monique, alors que rien de rien n'avait été prévu, programmé dans ce sens...



Le dîner :

            Après les nourritures de l'esprit et de l'âme, le temps était venu de passer à la nourriture du corps, quoique les deux soient plus ou moins en relation.

            Dans les chambres d'hôtes, le dîner est toujours de qualité, mais ici l'accent a été mis sur une particularité, une originalité qui marque l'accueil dans cette maison. En prenant un apéritif, elle me posa une question : avez-vous déjà mangé de la soupe aux orties ? Je lui ai dit que je connaissais surtout le côté désagréable de cette plante ; je n'ai pas osé lui raconter comment, jeune, je l'ai découverte dans un camp d'étudiants en Angleterre où l'accueil improvisé et fait par un petit groupe d'Italiens consistait à glisser une branche d'ortie au fond du sac de couchage pour tester un nouvel arrivant. Et encore moins comment j'ai failli bien plus tard en Espagne goûter une fois de plus à la sensation forte de brûlure dans un petit bois sur le Camino Francés au moment où un besoin pressant se faisait sentir. Je lui ai dit que je n'ai jamais eu l'occasion d’en manger, mais que j'avais plus ou moins entendu parler de ses vertus sur le plan de la santé. Le mauvais et le bon ne sont jamais très éloignés. Ma réponse à sa question a été de dire que j'étais tout à fait disposé à goûter cette soupe puisque l'occasion se présentait, le chemin étant une découverte tous azimuts.

            Ce n'est pas mauvais du tout, associée à de la pomme de terre elle tient bien en bouche. Excellente pour la forme, pour ses apports en oligoéléments (magnésium et fer), ses vertus diurétiques et drainantes, elle ne peut que faire du bien au marcheur, qui a plutôt tendance à manger les mêmes choses – plus loin sur le chemin, alors que j'avais plus ou moins intégré un petit groupe, j'ai appris de Cor, un pèlerin néerlandais qui travaille dans la restauration, l'importance à varier la nourriture sur le chemin, une excellente habitude à prendre pour mieux résister à un effort qui dure longtemps. Le chemin est aussi un apprentissage dans ce domaine.

            La table d'hôte a bien entendu des avantages : un bon coucher, sans ronfleur – quoiqu’il puisse y avoir des chambres à plusieurs lits et donc une possibilité de voisiner un ronfleur ; un bon dîner et un bon petit déjeuner le matin avant de partir, un bon wi-fi et la possibilité de lavage des vêtements à la machine (un service que met en place de plus en plus d’autres types d’hébergement). Mais rien ne vaut, et pas même le petit hôtel, un bon gîte municipal, en petit groupe, où la bouffe, y compris les achats, se fait en commun, à condition d'avoir un débrouillard en cuisine, d'autant que ce type d'hébergement est généralement sur le balisage en ville, et à la proximité des commerces en tous genres.