samedi 8 octobre 2022

 

Étape 12 : San Juan de Ortega – Burgos, dimanche 11 mai 2 014, ~ 28 km – et quelques éléments du même Camino en 2 011 et en 2 014/

  1. Photo : à l’entrée de la cathédrale de Burgos. Un résumé de l'étape : Burgos est un des trois objectifs phares du Camino Francés, avec León et Santiago ; pour des pèlerins qui n'ont pas beaucoup de disponibilité ou qui rencontrent quelques difficultés à supporter toute l'épreuve, c'est déjà un but à atteindre et qui laisse espérer que la suite viendra dans un proche avenir. J'ai retenu pour cette étape trois points intermédiaires : Agés, après un peu moins de 4 km de San Juan, où j'ai pris un excellent petit-déjeuner ;  Atapuerca – on ne finit jamais d’essayer de penser ce qu'a pu être ce lieu dans la préhistoire, compte tenu des découvertes archéologiques sur ce site, et c'est  aussi le lieu où, dimanche 15 mai 2 011, deux pèlerins, « Sapiens Reunionnicus », se sont croisés et ne se sont pas reconnus (voir plus loin le récit que j'en ai rapporté et que je republie tel quel aujourd'hui) ; le passage sur le dôme de Matagrande qui domine la plaine de Burgos et qui annonce la place de la cathédrale de ce grand point de rencontre en Espagne où la découverte est permanente, passionnante.L'étape : Un départ rapide : Je suis parti du gîte de San Juan de bon matin pour retrouver un peu de calme après le concert de ronflements qu'un jeune nous a servi dans le dortoir, qui nous a tenus éveillés jusqu’en fin de nuit et qui nous a obligés de nous réveiller plus tôt que prévu. J'avais hâte de me retrouver dans le silence de la nature même si je n'avais pas grand-chose sur l'estomac. Dans la première partie qui se résume plus ou moins à du plat, le marcheur s'enfonce dans une forêt de chênes pour atteindre ensuite une clairière.  Je me suis même permis de prendre le pas d'un sportif pendant un bon moment, rien que pour me réchauffer, car il faisait froid ; le chemin continue avec des chênes d'un côté et des conifères de l'autre. J'ai pris plus loin dans une petite descente une piste qui m'a mené au petit village d'Agés après un peu moins de 4 km où j'ai pu prendre un petit-déjeuner.Un bon passage à Agés : Je suis entré dans ce village par une rue qui monte entre de vieilles bâtisses, et un bar-restaurant sur la gauche est tout de suite visible. C'est un vieux bâtiment qui a été requinqué, relooké ; à l'intérieur de petits espaces sur plusieurs niveaux où les clients peuvent s'attabler ont été emménagés. J'ai été bien accueilli et vite servi. Très cool : Jus d'orange, pains grillés, confitures, beurre et double thé. J'ai aussi demandé à la serveuse de me préparer un sandwich pour mon déjeuner sur la route. Je suis ressorti de là bien retapé. Mon départ de San Juan ayant été un peu précipité ; sur le banc à l'extérieur j'ai pris mon temps pour refaire les réglages de mon sac.Atapuerca : retour sur un site où dimanche 15 mai 2 011, deux hommes de la catégorie Sapiens « Reunionnicus » se sont croisés sans se reconnaître : J'ai passé Agés sur sa petite colline, je suis descendu dans la plaine et j'ai vite compris que de longues portions toutes droites de routes asphaltées m'attendaient. Il n'y avait pas de vent, mais il faisait froid et une petite brume continuait à s'évacuer, et je sentais bien que le soleil n'allait pas tarder à tout réchauffer avant Atapuerca. Dans ces lignes droites, mais avec quand même deux larges virages, j'ai eu une petite hésitation : ne voyant plus les balises, je décidais de repartir à une intersection plus près d'Agés, mais comme j'ai vu qu'une pèlerine prenait la même route, j'ai repris mon chemin...pour arriver bientôt à la grande pancarte annonçant Atapuerca. J'étais bien dans l'un des principaux sites archéologiques mondiaux où le dimanche 15 mai 2 011 j'avais croisé Daniel Dumont sans le reconnaître. Je me permets ici de citer exactement ce que j'ai écrit, en 2 011, lorsque j'ai relaté cette rencontre ratée :

  2. « ...j'ai vu dans une ligne droite, le GR longeait alors une grande route asphaltée, un pèlerin qui revenait de Santiago, le regard le plus souvent rivé au chemin comme pour mieux le faire défiler sous ses pieds, l'air concentré, plongé dans ses pensées, le capuchon de son coupe-vent bien enfoncé sur la tête. J'en avais déjà croisé deux ou trois, avec à peu près la même posture, à croire que tous ceux qui sont à ce niveau dans la pratique du pèlerinage arrivent à se détacher de leur environnement de façon à rassembler suffisamment de ressources pour réussir pleinement leur expérience. À 30 m, la perception d'ensemble m'a fait penser un court instant à Daniel Dumont, sans doute parce que Marie-Thérèse, une amie de mon village qui anime un petit groupe de marche, qui a déjà fait la voie du Puy-en-Velay, m'avait laissé entendre avant mon départ de la Réunion que Daniel devait se retrouver aussi quelque part sur le chemin, sans que j'aie jugé utile de lui demander des précisions. Au moment où il arrivait pratiquement à ma hauteur, j'ai chassé cette idée de mon esprit, car l'homme ne correspondait plus du tout au Dumont que j'ai toujours connu - il est vrai que je ne l'avais pas revu depuis quelque temps : il était amaigri, et surtout barbu, et je n'ai jamais connu l'homme avec seulement un soupçon de barbe. Je ne me suis même pas retourné après l'avoir croisé, tellement que j'étais sûr que le profil ne collait pas du tout à une connaissance, préoccupé aussi que j'étais à lutter contre le vent et le froid ».
  3. Mais tout s'était éclairci le lendemain, à Hornillos del Camino, quand des amis qui marchaient derrière moi, m'ont confirmé que c'était bien Daniel Dumont (ici avec sa petite-fille) – Françoise qui avait discuté avec lui m’a donné le numéro de son GSM, et nous avons pu ainsi échanger quelques SMS.
  4. Le passage du dôme de Matagrande :
  5. En peu de temps, j'ai quitté la route asphaltée et je suis monté dans un chemin de terre plus ou moins tortueux, défoncé, dans une partie de prairies bien déboisées où une pèlerine à vélo s'échignait à faire avancer sa machine bien chargée ; puis, au milieu de la pente, j'ai abordé une partie boisée de petits de chênes, avec des barbelés du terrain militaire à gauche et c'est là que j'ai vu cette jeune dame souffrir à pousser son lourd vélo. Même avec mon sac sur le dos, j'ai failli l'aider à un petit passage délicat quand je me suis retrouvé à sa hauteur. Elle n'en pouvait plus la pauvre, mais elle ne renonçait pas. Je l'ai doublée, et je ne l'ai plus revue – il n'est pas impossible qu'elle ait emprunté avant le sommet un itinéraire différent, plus adapté, les voies pour les marcheurs et celles pour les cyclistes divergent par endroits. Un peu plus haut, dans une partie de forêt, la piste redevenait plus fréquentable, mais toujours très pentue.
  6. Sur ce dôme de Matagrande, un peu avant le sommet, ma vue a été attirée par un cairn constitué de plusieurs cercles concentriques faits de petits cailloux et centrés sur une croix. Et de là des pistes partent dans tous les sens. Généralement, ces constructions de pierre marquent un lieu, un passage, où il est possible qu'autrefois des événements étaient commémorés. Rien n'interdit de penser un moment que cela peut être aussi vu comme un dispositif pour ramasser toutes les énergies dépensées en ce lieu ; mais c'était plus par curiosité que j'avais franchi ces cercles pour me mettre au centre du dispositif, quoique inconsciemment il eût pu me booster quelque peu ; mais il n'est pas impossible non plus que dans les temps préhistoriques un rite religieux y fut pratiqué, ce que sans doute certains aujourd'hui tenaient à nous le rappeler de façon symbolique, bien que le sens véritable de ces constructions nous échappe quelque peu.


Et il a fallu marcher et marcher à n'en plus finir pour atteindre le gîte de Burgos : La descente, en longeant les barbelés du terrain militaire, reste caillouteuse au début et devient ensuite plus intéressante. J'ai bien retrouvé plus bas le panneau indiqué par mon guide : suivre la route à droite -  « à  gauche, la piste descend vers Villaval ». Et plus loin le chemin coïncide avec la rue principale du village de Cardeñuela Riopico qui émerveille vraiment le passant : tout est propre, lustré, les devantures des maisons décorées (voir photo), un peu comme si une haute personnalité du pays devait être y accueillie dans la journée. Puis le chemin file vers l'autoroute.

Ce fut ensuite le passage par un pont au-dessus de cette autoroute et quelques mètres plus loin le choix de la voie de gauche pour éviter la zone industrielle de Burgos. C'est là que j'ai eu encore des hésitations. En effet, au moment où je commençais à descendre, j'ai vu un pèlerin qui avait choisi justement cette voie de gauche, comme le recommande mon livre guide, mais, arrivé à l'intersection, je n'ai pas vu de flèche confirmant cette direction. En revanche, j'ai vu un panneau avec balise invitant à prendre l'autre direction. Je me suis arrêté un moment ; une pèlerine est arrivée quelques instants après et s'est retrouvée dans la même incertitude. Je ne sais pas ce qu'elle a fait, mais moi j'ai choisi de suivre la recommandation de mon livre et qui collait bien à la réalité du coin : « descendre à gauche une piste qui passe en contrebas de logements fraîchement construits ». Et ce n'est que 2 à 300 mètres plus bas que j'ai retrouvé des balises. Il ne me restait plus qu'à y aller, Burgos était à ma portée.

Il m'a fallu encore beaucoup de temps pour continuer la descente, contourner les barbelés délimitant le terrain d'aviation, et arriver à Castañarès où j'ai décidé de suivre la N-120 alors que les balises poussaient à traverser cette route et à passer de l'autre côté – j'ai suivi alors une piste contre la nationale où j'ai retrouvé des bornes en béton avec des coquilles, et j'ai été doublé par deux jeunes Chinoises en pleine forme qui m'ont semblé très pressées, à la limite de la course. Je suis presque certain qu'elles n'étaient pas poursuivies. Après le passage d'un nœud routier, je me suis aperçu que de l'autre côté de cette nationale des pèlerins défilaient, j'ai alors traversé cette grande route pour reprendre cette voie que j'avais écartée, tout en vérifiant au fur et à mesure que j'avançais qu'elle restait bien parallèle à la nationale qui est l'axe de pénétration dans Burgos.

Les faubourgs de cette ville ne semblaient plus avoir de fin. Dans le centre, de place en place, de carrefour en carrefour, j'avançais dans l'attente de voir une petite rue qui montait vers le gîte municipal. Elle n'arrivait pas, mais le balisage était toujours présent, ce qui me rassurait. Mais, plus loin, sur une grande place, où de grands travaux étaient en cours, les flèches avaient disparu et j'ai rencontré des difficultés à coller à la continuité du chemin. J'ai interpellé une dame qui par gestes précis m'a indiqué la bonne direction – les Espagnols sont très sympathiques avec les pèlerins. Je suis finalement arrivé dans un quartier où j'ai commencé à reconnaître des bâtiments... pour finir par arriver sur « ma » petite rue qui mène au gîte municipal.

Un bon gîte, mais pas de Wi-Fi !


Une petite surprise : des pèlerins sur le trottoir étaient déjà nombreux sur place ; mais ce qui m'a gêné, voire agacé un moment, c'est d'avoir devant moi, dans la file, deux jeunes femmes qui poussaient leurs vélos. Je croyais que la règle voulait que la priorité soit accordée aux pèlerins à pied. Et au fil du temps à attendre pour se rapprocher tout doucement de la porte d'entrée, je me suis raisonné : à pied ou à vélo, ce sont des pèlerins qui comme les autres méritent un lit et un toit après avoir enduré sur le chemin – j'ai pensé à nouveau à la dame dans la montée du col de Matagrande. Je ne craignais pas qu'il y eût un manque de place compte tenu de l'affluence, ce gîte est grand ; mais il reste quand même que j'ai vu plus tard une petite dizaine de marcheurs qui se concertaient en sortant de la salle d'accueil (voir photo, et photo) pour aller chercher un autre gîte. Il y a toujours une place quelque part dans une grande ville comme Burgos, mais le temps pour cette recherche se fait au détriment de toutes ces petites choses incontournables à entreprendre avant de se coucher.

Cette fois-ci, j'étais au 3e étage dans un petit box de 8 lits ; quand je m'y suis installé, il n'y avait qu'un lit qui était marqué par un sac-à-dos, mais à mon retour après le dîner, toutes les places étaient occupées, et par des jeunes ! Les nuits se suivent, mais ne se ressemblent pas toujours : j'ai bien dormi, il n'y a eu aucun bruit dans ma partie de dortoir.

Toujours un grand plaisir à se promener sur la place de la cathédrale :  


Ce gîte, même lorsqu'il est plein, le grand nombre ne donne pas l'impression de peser sur l'atmosphère, les box sont en effet répartis sur trois étages et à chaque niveau une grande salle bien équipée est à la disposition de ceux qui veulent manger, discuter, préparer l'étape du lendemain, etc. Et c'est ainsi que j'ai pu entr'apercevoir à une table les « précieuses » de Logroño qui s'apprêtaient à prendre leur repas –  je ne les avais pas revues depuis quatre jours.
Dans l'après-midi, je suis allé bien entendu me promener et revisiter la place de la cathédrale. Cette fois-ci, je me suis particulièrement mêlé à la cohue du dimanche dans la rue qui débouche sur cette place. Je voulais manger quelque chose, mais tous les bars restaurants étaient bondés. Je suis finalement entré dans un de ces établissements en pensant prendre quelque chose au comptoir, mais il n'y avait plus une


seule place de libre même à cet endroit. J'ai eu malgré tout de la chance : une petite table dans un coin s'est libérée tout d'un coup, et j'y suis allé. J'étais un peu gêné quand je regardais tous ces gens : ce n'étaient pas des piliers de bars, facilement reconnaissables en quelque pays que ce soit, mais des familles endimanchées, des jeunes couples bien habillés et qui s'esclaffaient, mais aussi des mémés qui ne buvaient pas que du jus de fruits, et de tout jeunes enfants qui s'amusaient à la table de leurs parents. Une ambiance extraordinaire ! 


Et j'étais le seul « déguisé » en quelque sorte, j'avais ma tenue de gîte qui est le double de ma tenue de marche, avec mes savates, mais sans mon chapeau que j'avais laissé au dortoir. Dès que je me suis assis, un employé est venu prendre ma commande, et j'ai été servi en un temps record. Il n'y a pas eu de la part des autres de regard d'interrogation, de curiosité, à mon endroit ; je me sentais même comme partie intégrante de ce public, et c'est, entre autres, ce qui fait que ce chemin en Espagne est formidable. J'étais heureux ! Avec un regret bien sûr : ne pas pouvoir échanger en raison de la langue.


  1. Une deuxième tournée en fin de journée pour aller dîner : J'ai choisi un petit restaurant tout près de la cathédrale (voir photo), et une table à l'intérieur, car le froid commençait à monter bien que le soleil fût encore présent ; mais les baies vitrées permettaient d'avoir un bon coup d'œil sur la place, qui était toujours animée. Et un menu pèlerin intéressant, pour pas cher ! J'ai reconnu dans la salle des Anglais, que j'avais côtoyée avant, et nous nous sommes salués.

En m'endormant le soir, j'avais déjà la tête dans l'étape du lendemain ; compte tenu de l'affluence – j'avais aussi revu une bonne partie des cohortes de Néerlandais –, il me fallait partir assez tôt et ne pas traîner en chemin, car à Hornillos del Camino, le gîte près de l'église du village n'a qu'une trentaine de places, et la capacité d'hébergement de ce petit village n'est en rien comparable à celle de Burgos.

samedi 1 octobre 2022

 

Étape 11 : Belorado – San Juan d'Ortega, samedi 10 mai 2 014, ~ 25 km

 Photo : Le monastère de San Juan d'Ortega.

 


Un résumé de l'étape : La première partie de cette étape est comparable à celle de la précédente, un chemin plus ou moins vallonné dans des terres à blé, et qui passe par de modestes villages ou des hameaux qui semblent reprendre vie (Tosantos, Espinosa del Camino) ; en arrivant à Villafranca, le terrain change du tout au tout : c'est la Montes de Oca, à la pente sévère, parmi la forêt et la lande, un paysage qui explique un peu des légendes du Moyen Âge : des brigands détroussaient les pèlerins, et il se répétait aussi que ces derniers redoutaient les attaques des loups. Après la lande, c'est la forêt, pour arriver à la ligne de crête parcourue par une large voie forestière, qui après un passage au col de la Pedraja (1 150 m d'altitude), marqué aujourd'hui par une stèle qui rappelle à la mémoire des passants ces républicains exécutés par les troupes du général Franco pendant la guerre civile. C'est dans un paysage de landes et de conifères que le chemin finit par descendre sur San Juan d'Ortega où le monastère (à 1 000 m d'altitude) se repère vite – Juan d'Ortega, un disciple de Santo Domingo de la Cazalda, qui s'est mis au service des pèlerins, est le fondateur du monastère.

L'étape :

Le passage devant l'église de Belorado tout près d'un gîte qui est juste vers 6H30 s'est fait sans que j'aie rencontré un quelconque marcheur ; cette partie de Belorado m'a même semblé bizarre : le silence était total, tout semblait figé, et ce jusqu'au carrefour un peu plus loin.

Point n'était besoin d'avoir bien consulté le plan pour se rendre compte que cette étape allait se faire encore en compagnie de la N-120. Passerelle, piste, sentier, chemin un peu plus large, mais toujours dans les environs de cette route nationale.

À l'approche de Villafranca de Oca, je savais que j'allais quitter la plaine, les terres à blé, pour attaquer un massif forestier et arriver devant la vraie difficulté du jour. Et ce qui me faisait plaisir, c'est que le soleil était toujours bien présent, et que les meilleures conditions étaient réunies pour affronter cette partie que j'avais faite sous l'orage en 2 011 ; un coin qui devait être vraiment à l'écart des territoires fréquentés au Moyen Âge, où la légende dit que des brigands détroussaient les pèlerins, sans compter que les loups y semaient une certaine terreur.

J'ai franchi une rivière pour entrer dans cette ville, et je me suis arrêté cette fois-ci au bar-restaurant qui me tendait les bras, afin d'être en meilleure condition pour attaquer cette montée. J'ai suivi la N-120 dans l'agglomération et un couple qui marchait devant moi est parti tout droit, sans tourner à droite comme l'indique le balisage.

La montée est toujours bien là ; une véritable rampe qui part de la nationale, et qui passe devant l'église ; j'étais alors seul, personne devant et personne derrière, et j'avais les yeux grands ouverts, car je ne voulais rien rater cette fois.

Au départ de cette montée, qui est un véritable test de forme au bout de 10 jours de marche, j'ai refait les réglages de mon sac-à-dos, et j'ai bu de grandes gorgées d'eau pour être dans les meilleures conditions. Un virage à droite, un passage le long d'un mur, puis un chemin plus herbeux. Enfin, un petit plateau pour bien reprendre sa respiration. Mais il faut continuer dans la foulée pour garder son rythme. Un premier bilan de cette ascension peut être fait. Passage ensuite dans une petite forêt et auprès d'un abri où en 2 011 notre groupe avait fait une halte sous une pluie battante qui ne nous lâchait pas.

Puis, c'est un plateau avec la possibilité d'avoir un point de vue, et l'occasion de tomber le sac pour faire reposer un court moment les épaules.

J'arrivais alors vraiment dans la grande forêt ; j'entrais dans un monde de fraîcheur, de tranquillité ; et cette forêt, je l'ai trouvée quand même pentue, le chemin étant très humide parfois et même glissant. J'ai été doublé par deux jeunes qui étaient en quelque sorte en compétition, mais avec de petits sacs, et il ne m'est pas venu un seul instant de sauter dans leur pas. À vrai dire, il me tardait d'arriver au sommet et de retrouver cette longue ligne droite sur la crête.

Le temps était toujours magnifique, et il ne faisait pas vraiment froid. Je me suis rendu compte que ma mémoire n'était pas très fidèle dans cette partie : la piste forestière n'est pas aussi large que dans l'image que j'avais gardée dans des conditions atmosphériques difficiles ; les fossés de chaque côté de la piste ne sont pas aussi nets et profonds, les arbres bordant ce chemin n'étaient pas aussi imposants – y a-t-il eu abattage des belles pièces depuis 2 011 et replantation voire repousses ? La forêt dans son ensemble m'a paru beaucoup moins imposante que la dernière fois ; de même, je n'avais pas retenu des petits dénivelés, Et encore moins la passerelle sur le ravin de la Cerrada et la remontée assez raide sur l'autre rive.

Cette fois-ci, j'ai mieux ressenti le passage à l'alto de la Pedraja, repérable par la stèle à la mémoire des républicains fusillés pendant la guerre civile. Ce qui me préoccupait, c'était que je ne voyais pas arriver le sentier de descente sur la gauche qui mène à San Juan, et j'avais un peu peur de le rater. Et, finalement, après avoir pris tout mon temps pour manger à l'ombre des arbres – cela ne servait à rien d'arriver plus tôt et attendre l'ouverture du gîte, même lorsqu'il fait beau, et ensuite marché dans une partie où la lande prend le pas sur la forêt, je me suis retrouvé dans la descente. C'est en réalité une large piste dans une forêt de conifères qui m'emmena en bas dans une partie de prairies qui annonçait l'arrivée à San Juan. Je me suis senti bien mieux à la vue du monastère.

 


Une première leçon de patience, d’humilité, de respect de l'autre :

Arrivé sur la place, j'ai constaté que l'albergue était déjà ouverte ; en y entrant dans la petite salle qui sert de bureau d'accueil, j'ai constaté que 6 personnes attendaient, et découvert au premier coup d'œil le fonctionnement d'un petit système : devant un bureau, où deux hospitaliers enregistraient les entrées (inscription, tamponnage de la créanciale et encaissement pour une nuit), était placée une chaise sur laquelle le pèlerin prenait place quand arrivait son tour ; à côté de ce bureau, le long du mur, un banc servait en quelque sorte de guide pour la file après que les entrants eurent déposé leurs sacs à dos dans un coin de la salle, et sur lequel les suivants attendaient leur tour en soufflant un peu. À mon entrée le banc était totalement occupé, et j'ai dû patienter un petit moment avant que ne se libérât une place. Et assez rapidement j'ai progressé sur ce banc pour me rapprocher de la chaise. Et tout d'un coup entre un pèlerin qui n'avait pas compris le système ou qui avait l'habitude de court-circuiter les files d'attente : d'autorité, et sans avoir jeté le moindre regard aux autres, il s'est installé sur la chaise. Personne n'a bronché, y compris les hospitaliers, et il s'est même permis d'entrer dans des détails concernant les conditions d'enregistrement. C'est dans ces échanges qui touchaient à son passeport que j'ai compris que c'était un Polonais. Ce que j'ai trouvé formidable, c'est qu'il n'y a pas eu la moindre réaction des autres, pas le moindre échange de regards, le moindre soupir chez ceux qui ont été ainsi lésés. Il n'empêche que si c'était un pèlerin que je connaissais bien, je lui aurais dit calmement mais nettement : ici, nous sommes tous fatigués et pressés, alors tu respectes les autres, tu attends ton tour. Il n'est pas impossible non plus, que voyant les autres assis et presque figés, qu'il ait cru que l'inscription était déjà réglée pour eux. Mais, même dans ce cas, il devrait y avoir par précaution un rapide regard interrogateur en direction des présents, car eux aussi étaient quelque peu pressés de choisir leurs lits et surtout de prendre une douche. Mais je me suis dit aussi qu'avant Santiago, le Chemin se chargera de lui donner quelques petites leçons à ce sujet. Je ne l'ai plus revu, le Polonais ; j'en ai rencontré d'autres, qui d'ailleurs parlaient assez bien le français, et, bien entendu, je ne leur ai pas soufflé un mot de ce petit incident à San Juan.


Un gîte qui n'a pas changé :

Sitôt ces formalités accomplies, je me suis précipité à l'étage pour constater que le premier dortoir où j'avais dormi, en 2 011 était pratiquement plein, que beaucoup de jeunes s'affairaient à préparer leurs lits et à ranger leurs affaires, et qu'il ne restait plus que quelques places disponibles, mais des lits en haut ! Sans m'arrêter, je me suis dirigé vers la 2e salle, et là j'ai eu quand même le choix pour me poser : pas trop près de la porte d'entrée, ni de celle qui débouche sur les toilettes, ni trop près d'une fenêtre pour éviter de prendre froid si quelqu'un devrait l'ouvrir toute grande la nuit, ni trop loin non plus pour bénéficier d'une entrée d'air et mieux respirer. Et surtout un lit en bas ! Ensuite, comme d'habitude, faire vite pour sauter sur une douche de libre, et enfin laver et étendre le linge. La suite était d'un classique des plus ordinaires – à noter que même si ce sont les mêmes gestes et les mêmes actions, les lieux et les circonstances étant différents les ressentis ne sont jamais les mêmes, que ce soit pour boire et manger ou visiter un lieu prétendument connu. Je veux parler, d'aller prendre un sandwich et une bière au bar-restaurant du coin, prendre des photos pendant les visites, y compris de l’église, et revenir pour une petite sieste de façon à évacuer un peu la fatigue avant la nuit, tout en pensant à l'étape du lendemain. À ce propos, c'est l’étape de Burgos qui m'attendait avec ses 27 – 28 km ...Encore un passage mythique, du moins par la part que chacun y met. Et toujours la même interrogation : sous quel temps ? 

Une fin d'après-midi, pour les visites :

Cette albergue n'a pas changé, mais j'ai trouvé même qu'elle tenait bien le coup. J'ai revu le patio et les vieilles pierres apparentes, et les tuiles romaines du toit ; le tour de ronde à l'étage est toujours décoré par les vêtements des pèlerins à sécher – c'est en effet le seul endroit par où le soleil entre jusqu'à tard dans la journée (voir photo), où, sous les bords du toit, des nids d'hirondelle attestent que le lieu est convenable et sécurisant.



Le flux des pèlerins est bien présent, les dortoirs sont pleins. J'ai commencé à essayer de m'expliquer pourquoi ils sont pleins alors que j'ai marché le plus souvent seul, que j'ai doublé à peine 4 personnes, que j'ai moi-même été doublé par encore moins, et que j'en ai vu d'autres qui ne s'arrêtaient même pas à San Juan, sans doute pour se rapprocher de Burgos, l'étape suivante, une des grandes villes de ce Camino Francés qui demande un peu plus de temps à l'arrivée. C'est qu'ils sont sûrement partis d'un point après Belorado, peut-être même de Villafranca, au pied de cette montée. J'ai trouvé que dans l'albergue il y avait un bon équilibre jeune et vieux, de toutes les nationalités. Une preuve s'il en fallait, de la vitalité de ce pèlerinage !

Je n'ai toujours pas revu les gros bataillons de Nordiques ; dans mon flux, ce sont les Anglaises et les Anglais qui « dominaient », j'ai d'ailleurs mangé au restaurant le soir avec un couple d'Anglais. L'homme parlait assez bien le français, et nous nous sommes présentés assez complètement – quand je lui ai parlé de la Réunion, il s'est vite repéré - j'ai toujours sur moi un stylo et du papier pour préciser des repérages sur le globe ; il a été surtout été intéressé par la place de la Réunion dans la République française – un discours que j'ai eu souvent à tenir sur les chemins et qui commence à être bien rodé. Sa femme, qui ne parlait pas du tout la langue de Molière, se contentait de sourire... et d'apprécier le vin. Vu l'affluence dans ce restaurant, nous avons dû attendre le 2e service. Ce fut encore un moment de réapprentissage de la patience ; mais je dois reconnaître que l'établissement fonctionne bien, que les personnels sont très efficaces dans le service et que ma foi le repas n'est pas mal non plus !



Tout s'est donc bien déroulé, à ceci près : dans la 2e partie de la nuit, j'ai été – pardon ! nous avons été réveillés par un « pro » du ronflement, un jeune, qui sous la couverture et la tête couverte d'une capuche a tenu tout le monde éveillé jusqu'au moment où il a fallu se lever pour se préparer. Il était sur un lit en haut, presque à la porte qui donne sur un petit couloir menant aux toilettes. Et pendant que tout le monde passait et repassait auprès de son lit pour aller dans la salle d'eau, et aussi pour refaire le sac-à-dos dans l'espace couloir de façon à ne pas gêner ceux qui restaient malgré tout au lit, lui, il ronflait toujours, et de plus belle ! Là encore, il n'y a eu aucune remarque, aucun mauvais geste.

dimanche 25 septembre 2022

 

Étape 10 : Santo Domingo de la Cazalda - Belorado, vendredi 9 mai 2 014, ~ 23 km

 

Photo : L'albergue de Belorado .

 


Attention : je reviens ici sur le Camino 2 014, le découpage en étapes étant le même qu’en 2 018, mais où j’ai dû faire l’impasse sur certaines étapes en raison du décès de mon frère à Marseille. Ici mon frère Benjamin, à un centre funéraire marseillais, retrace devant parents et amis venant d’un peu partout de la France Métropolitaine les grands moments de la vie du disparu. Voir Photo.


 


Résumé de l'étape :

Ce fut une étape sans vraie difficulté, accomplie sous un beau soleil après un départ où le froid était pénétrant. Les villes rencontrées : Grañón, après un peu plus de 2 H de marche, un passage inoubliable devant ces grands édifices marqués par le temps et qui font penser à toutes ces générations de pèlerins qui y sont passés ; puis Redecilla del Camino, et j'ai dû mettre encore 1 H pour atteindre Viloria de Rioja, où j'ai pris mon temps pour bien manger sur une petite placette au centre où il y avait des bancs et un point d'eau (voir photo). Il ne me restait plus qu'un bon trois quarts d'heure pour me retrouver dans le centre de Villamayor del Rio, et sensiblement 1H30 pour atteindre l'albergue à l'entrée de Belorado.

 

Le déroulé de l'étape :

Je suis parti de Santo Domingo de la Cazalda à 6h45 après un bon petit-déjeuner dans le bar-restaurant où j'avais pris mon dîner la veille. J'avais à peine commencé quand j’ai vu arriver Suzy, qui était à l'albergue d'à côté ; elle a bu rapidement un café ; je ne suis pas sûr, mais je pense qu'elle avait mangé un petit quelque chose avant qu'elle quittât la table. Vraisemblablement, elle devait partir dans un groupe qui s'attaquait alors à une longue étape – elle est très bonne marcheuse.

J'ai pris mon temps, car je savais que mon étape aujourd'hui ne présentait pas de difficultés particulières, et qu'à l'arrivée, j'avais toutes les chances de me caser dans un hébergement.

Il faisait froid au départ, aussi j'avais enfilé par-dessus la polaire un coupe-vent, d'autant que ma petite toux sèche que j'ai découverte hier était bien installée et que j'avais le nez qui commençait à s'activer. Mais j'étais toujours dans les mêmes dispositions : attendre le soir à l'arrivée pour voir si je devrais mettre en route un petit traitement. D'ailleurs, il n'y avait pas que de ce côté-là qu'il fallait apporter quelques petits soins : comme je n'aime toujours pas mettre de gants lorsqu'il fait très froid, je commençais à ressentir une petite fissure à mon pouce droit et une autre à mon index, la conséquence du froid et du vent mais aussi des pressions pour tenir les bâtons et surtout monter et descendre le sac toute la journée. Mais je savais que je devais passer par là comme pendant les années précédentes sur le chemin – sans doute que c'était aussi une carence d'une « vitamine Z », que je n'ai toujours pas identifiée ; comme je n'aime pas mettre du gel sur mes mains, je sais comment traiter ces fissures : bétadine et petit pansement de protection, jusqu'à ce que la fissure soit comblée.

Après le passage devant la cathédrale de Santo Domingo, j'ai continué la calle Mayor  que j'ai trouvée intéressante par les devantures des maisons, et j'ai retrouvé plus loin la N-120. Sur une bonne partie de l'étape, la piste est parallèle à cette grande route. Elle s'en écarte un peu dans une portion ; elle est parfois gravillonnée et même caillouteuse. Et dans la première partie de cette étape, les marcheurs empruntent de longues lignes droites dans les champs de blé.

Après un peu moins de 2H de marche, ce fut le passage à Grañón. Il a fallu ensuite passer par quelques points un peu hauts dont Redecilla del Camino et surtout Viloria de Rioja, où j'ai mangé le sandwich que j'avais pris soin de prendre le matin au bar-restaurant de Santo Domingo. J'ai pu alors écouter à plaisir une tourterelle qui n'arrêtait pas de chanter dans son nid sous le toit d'une grande maison. Ce fut ensuite, après avoir passé quelques petites bosses, et le plus souvent sur une piste aménagée qui accompagne la N-120, ce qui assure une bonne sécurité pour les marcheurs, que j'ai dû traverser cette nationale pour emprunter une petite rue qui devient même une ruelle cimentée pour accéder à l'albergue.

 

Un bon gîte :


Pour une fois, je n'ai pas eu à patienter pour me se faire enregistrer à l'accueil ; et j'ai remarqué des aménagements sans doute récents par rapport à 2 011, dont un espace piscine, mais c'était peut-être pour ceux qui prennent des chambres d'hôtel ; cependant, je n'ai vu aucune pancarte interdisant l'accès à quelque structure que ce soit dans ce complexe. J'ai donc retrouvé l'albergue (voir photo), avec des petits dortoirs de 8 à 10 lits dans un bâtiment tout au fond du terrain.

J'étais dans le même dortoir qu'en 2 011, le N°6, et j'ai eu un lit en bas, le N°8 (voir photo). Une jeune pèlerine s'est installée au numéro 7 beaucoup plus tard ; je l'ai vue arriver assez fatiguée, et elle dormait encore quand je suis parti le lendemain matin. J'étais le premier à m'installer dans la chambrée, ce n'est qu'en fin de journée que notre dortoir s'est complètement rempli.


J'étais toujours parmi des Italiens, des Espagnols, et aussi quelques Anglais, mais c'étaient tous des nouvelles têtes, les variations peuvent être importantes, compte tenu du découpage des étapes des uns et des autres.

 

Mon dispositif d'installation dans les gîtes :

Il ne varie pas. Il s'agit de prendre des habitudes pour retrouver facilement ses affaires, y compris dans la nuit, et ne pas perdre du temps à les rechercher pour partir le lendemain. Sur mon lit, du côté de ma tête, mon chapeau avec mes objets « précieux » : lampe, GSM (réveil), ceinture (papiers officiels), et, de ce côté, au pied du lit mes bidons d'eau et mes savates ; sur le lit à côté de mon sac de couchage une couverture prête à être dépliée la nuit en cas de besoin ; au pied du lit, sur la barre, ma polaire de gîte pour me couvrir si je dois quitter mon lit, ma serviette de toilette, mon sachet d'effets de toilette et mon poncho ; et au-dessous mes chaussures et mes bâtons. En un mot, occuper son petit espace dans un ordre donné, et toujours le même !



Et une fois l’installation faite, un incontournable moment de plaisir : bien manger et bien boire, question de récupérer au mieux (voir photo de Jean-Paul).

 

La fin de journée :

En fin de journée, j'ai fait aussi la connaissance d'un Français qui venait de s'installer sur un lit en face du mien, le dernier encore libre, et qui me disait, alors que je le voyais très sportif et en excellente forme, qu'il avait tout entrepris y compris la compétition de haut niveau en montagne, et qu'il était aujourd'hui cassé de partout. Et, pourtant, il ne pouvait s'empêcher de continuer à marcher sur les chemins de Compostelle. Et aussi d’admirer le chemin qui m’attendait le lendemain (voir photo). 


vendredi 9 septembre 2022

Étape 9 : Nájera – Santo Domingo de la Calzada, jeudi 08 mai 2 014, ~ 21 km

 Photo : La cathédrale de Santo Domingo de la Cazalda.



 Résumé de l'étape :

Dans cette étape de 21 Km, se présentent toutes les difficultés habituelles du chemin : ces longues lignes droites à travers des champs, dont certaines donnent une idée de la notion de l'infini (voir photo) et un entretien de cette nécessaire patience dans toutes les entreprises de la vie. Je suis le dernier du groupe, avec mon bâton en bois.

Et une montée bien prononcée dans la 2e moitié du parcours, là où il faut savoir modérer l'allure pour ne pas puiser dans les réserves et ménager tendons et articulations ; Et pour finir une belle descente qui fait toujours un peu mal, et qu'il faut donc savoir bien négocier.

 L'étape :

Un petit désordre intestinal dans la nuit, et je reste persuadé que la belle salade au restaurant y était pour quelque chose. Pourtant, au départ le matin, vers 6H, je me sentais bien ; et c'est presque dans le noir que j'ai repris le chemin qui démarre juste derrière l'albergue. Il monte tout de suite après les premières maisons, passe ensuite dans une forêt de conifères, pour redescendre dans les vignes.

J'avais décidé de marcher un peu vite, pour me tester, et surtout pour arriver rapidement à une cafétéria, de façon à prendre quelque chose de chaud, et à ne pas louper comme hier le premier point de restauration possible pour me retrouver dans l'obligation de marcher pendant des heures presque sans ravitaillement. Comme attendu, c'est à Azofra, où après avoir pris la rue principale, que je suis entré dans une cafétéria. Je me suis fait plaisir en buvant un jus d'orange nature et en mangeant une belle part de gâteau maison arrosée de deux tasses de thé.

Il y a une ambiance dans ces lieux où les pèlerins qui sont dans le même flux font une halte, et comme généralement il n'y a qu'un serveur ou une serveuse, l'important en y arrivant est de ne pas se faire « voler » son tour, d'être attentif, prêt à passer commande, et à trouver un coin de table pour manger. En effet, comme en tout temps et en tout lieu, il y a des gens qui ne se gênent pas : arrivés les derniers, surtout s'ils sont de grande taille, en se penchant par-dessus les têtes de ceux qui sont accoudés au bar, ils tentent de se faire servir rapidement, et ce d'autant que la concurrence se fait aussi avec d'autres clients de la région qui passent en ces lieux pour leur petit déjeuner avant de vaquer à leurs occupations. Mais tout finit par bien s'ordonner. La gestion du temps se fait aussi dans les bars et les restaurants.

Puis, après le reste de la traversée de ce village en descente, ce sont de longues lignes droites à travers les champs de blé qui attendent les pèlerins, où le vert à l'infini est toujours reposant, pour peu que le soleil ne cogne pas trop et que le vent ne pousse pas des tourbillons de poussière sur la piste, ce qui est fort désagréable.

Dans la 2e moitié du parcours, une longue et dure montée attend le pèlerin, et je n'ai pas hésité à m'arrêter dans une autre cafétéria, d'autant qu'il a fallu que je subisse toute une séquence de montagnes russes avant d'arriver au point le plus haut pour finalement d'entamer une longue descente pratiquement rectiligne vers Santo Domingo de la Calzada.

Ce qui retient l'attention à ce point le plus haut, après le passage près d'un super golf, c'est cette étrange ville de Cirueña où ses maisons, ses aires de jeu, ses routes sont étrangement désertes, un peu comme si l'anticipation de vouloir construire une ville à la campagne fût un peu trop brutale.

Et après avoir traversé une zone industrielle, ce fut l'arrivée par la c/Mayor de la vieille ville, et la redécouverte d'un refuge que j’ai déjà pratiqué.

Les vieux quartiers de Santo Domingo de la Calzada :

Je n'ai pas reconnu cette arrivée dans la Call Mayor, et j'ai même été surpris de voir qu'une file de sacs-à-dos commençait à se mettre en place devant les vieux murs de l'abbaye Cistercienne (voir photo).


L'explication est pourtant simple : en 2 011, pour la fête du Saint, tous ces quartiers étaient décorés, animés, et débordaient de familles endimanchées, qui s'amusaient sur les places et se promenaient dans les rues, alors qu'en ce jour tout était si calme et les rues pratiquement désertes (voir photo). J'ai un moment hésité sur le choix du gîte – c'est l'ancienne maison du Chapelain qui a été transformée en albergue –, car j'avais prévu d'aller dans celui qui est près de la cathédrale et du café-restaurant. Mais quand j'ai vu que la file de sacs ne faisait que s'allonger (voir photo et photo), que les arrivées se faisaient encore plus nombreuses et que ce gîte ne s'ouvrait qu'à midi alors qu'il n’était qu’un peu plus de 11 H, je m'étais dit, qu’étant en 4e position dans cette file le mieux était de rester sur place, au cas où là-bas tout serait déjà pris. Et même si je savais, quoique l'affluence des pèlerins en ce mois de mai soit importante, que la capacité d'accueil de Santo Domingo est en principe à la hauteur, dans tous les cas il y aura toujours une place pour caser un pèlerin hésitant. Mais je tenais aussi à revoir cet hébergement une 2e fois. Et je ne l'ai pas regretté ! Une petite préoccupation durant cette attente de l'ouverture : sans doute, à rester à pic devant les murs de ce refuge, et comme je ne m'étais pas suffisamment couvert, j'ai attrapé un léger froid. J'avais une petite toux sèche, et je me demandais si je devais l'attaquer tout de suite à l'aspirine. De ce côté-là aussi, il s'agit de bien gérer les inconvénients dans la durée, en misant principalement sur la récupération et la défense naturelle de l'organisme – j'étais à ma 9ème étape, il m'en restait 22, mais il ne fallait pas trop y penser, et je devais les prendre l'une après l'autre. « À chaque jour suffit sa peine ».

 Un bon vieux gîte :

Je me suis retrouvé à l'étage dans une chambre de 3X2 lits, mais celui qui est au-dessus du mien n'étant pas occupé, je l'ai utilisé, comme d'habitude, pour étendre et faire « respirer » mes affaires. À cet étage, il y a une salle de toilette avec une douche et un WC, mais c'est au rez-de-chaussée que se trouvent des équipements plus modernes et surtout une belle et spacieuse salle où il est possible de prendre un petit-déjeuner, de réchauffer un plat, de lire et d’écrire, et de recharger téléphone et autres appareils électriques – et elle donne sur une grande cour, où les dispositifs de séchage du linge sont suffisants. Donc, une vieille albergue qui fonctionne bien, et qui a un avantage : vu la disposition des différentes salles, l'impression du plein n'est pas perceptible.

Mes compagnons de la chambrée, Brésiliens, Italiens, Espagnols ont été la nuit d'une grande discrétion, et il en a été de même dans la chambrée d'à côté – le gros bataillon de Néerlandais était ailleurs. 

 Une petite visite de la ville : Après l'installation, je me devais de reprendre les bonnes habitudes : une petite visite de la ville et une reconnaissance pour partir demain s'imposaient. Et, bien entendu, il y eut un passage dans un restaurant-bar où j'ai pris un sandwich et une grande bière ; et pendant que je mangeais, j'ai vu un couple de Français arriver dans la rue, s'installer sur un banc à l'extérieur de l'établissement et commander une boisson – et je les entendais discuter sur les hébergements dans la ville en compulsant leur guide ; les deux n'avaient pas l'air pressé, puis ils ont disparu rapidement. Et je ne les ai jamais plus revus sur le chemin. Chacun son rythme, et le choix de ses étapes. C'est dans ce même restaurant que j'ai pris un bon dîner pèlerin.

Il y eut, naturellement, la petite balade sur la place de la cathédrale (voir photo, photo), célèbre pour s'attacher à un événement symbolique, marqué par une cage abritant un coq et une poule, en référence à la légende du pendu, dépendu. Voir la photo de Jean-Paul, un compagnon de route expérimenté.

 Un retour sur cette légende du pendu, dépendu vivant :

La cathédrale de Santo Domingo de la Calzada est un des passages incontournables sur le chemin de Compostelle, en raison, entre autres, du témoignage vivant de l'aide que le Saint apporte aux pèlerins. Mais aussi, et c'est ce qui sort de l'ordinaire dans cette église, de la présence de gallinacés blancs, gérée par des bénévoles de la Confrérie de Santo Domingo.

En effet, c'est un miracle qui a propagé le nom du Saint : un coq et une poule après avoir été cuisinés ont chanté. Un document daté de 1 350 dans les archives de la cathédrale le confirme, si tant est que l'on puisse être de plain-pied dans le champ de la vérité historique. Croire vient avant vérifier, et peut parfois suffire, et même s'imposer. Voir photo: D’où le déguisement proposé aux visiteurs – ici un compagnon du groupe, Jean-Paul, un excellent marcheur. 

Les faits rapportés : un couple d'Allemands et leur fils en route pour Santiago de Compostelle firent une halte dans cette ville. La fille de l'Auberge où ils ont passé la nuit tomba amoureuse du jeune homme qui resta indifférent à ses avances ; cette dernière pour venger l'affront plaça dans les affaires du jeune homme une coupe en argent. Accusé d'être un voleur, il fut jugé, condamné et pendu. Au retour du pèlerinage, les parents découvrirent que leur fils en suspend était toujours vivant ; et le pendu leur déclara même qu'il était sous la protection du Saint. Ils en informèrent le juge de la situation, qui exprima son incrédulité en s’écriant : "Il doit être aussi vivant que le coq et la poule qui rôtissent à la cuisine". Et ils assistèrent alors au miracle : instantanément, les deux volailles se redressèrent, se couvrirent de plumes et se mirent à chanter. C'est ainsi, pour rappeler ces événements, qu'un coq et une poule sont présents dans cette cathédrale consacrée au Saint, un moine bénédictin, Saint-Dominique de la Chaussée, qui au Xe siècle fut connu pour ses constructions, ponts, églises, et hôtelleries destinées aux pèlerins. 

dimanche 4 septembre 2022

 

Étape 8 : Logroño – Nájera, mercredi 07 mai 2 014, ~ 29,5 km

Photo : La rivière Najerilla à Nájera ; près de la falaise, en arrière-plan, se trouve l'albergue municipale de la ville.



Résumé de l'étape :

Sur une telle distance, j'ai le sentiment d'avoir énormément de temps à ma disposition pour tout revoir tellement les efforts sont prolongés : réglages des bretelles du sac, déplacement sur le corps du poids de la réserve d'eau au fur et à mesure que j'avance, vigilance quant aux points possibles pour se restaurer, la prise des photos, la disponibilité des gîtes à l'arrivée, sans compter l'anticipation quant aux prochaines étapes quitte à modifier le découpage déjà mis en place.

Plus j'avançais, plus je voyais de nouveaux pèlerins sur le chemin, et de plus en plus nombreux ; ils débarquaient d'un peu partout. C'est que les points de départ des uns et des autres sont différents.

Les lieux importants de cette étape : La lente montée jusqu'à l'Alto de San Anton, en passant par le lac peu de temps après avoir quitté Logroño, puis le passage à Navarrete, une petite ville sur une colline comme c'est souvent le cas dans cette partie de l'Espagne, ensuite un arrêt restauration à Ventosa, et enfin une très longue descente vers Nájera pour terminer par le cheminement dans cette ville avant d'arriver au gîte.

Dans cette étape, le chemin n'est jamais bien loin de la N-120.

 Le parcours :

J'ai mis un certain temps à sortir de Logroño, cette grande ville dont le patrimoine, depuis le Moyen Âge, est associé au pèlerinage de Compostelle. Après une marche sur le plat, la tendance est ensuite à la montée, mais par de petites bosses, sans plus. La pente devient un peu plus forte à l'approche du lac de la Grajera, une belle retenue d'eau et une zone de loisirs et de détente. J'ai été surpris par les dimensions de ce lac, ma mémoire pour ce qui est de ce site est revenue quand j'ai parcouru les bois environnements où en 2 011 j'avais observé des écureuils. Cette fois-ci, je les ai à peine entrevus, ils se cachaient vite à l'approche des marcheurs.

Le chemin passe d'une zone boisée à l'autre, et devant la petite baraque de Marcelino, un ermite sur le chemin. Je ne lui ai pas parlé, occupé qu'il était avec d'autres personnes, mais je pense que c'était bien lui, par sa tignasse et sa barbe blanche et bien fournie qui avaient attiré mon attention dans des publications concernant cette étape.

Ce fut ensuite le passage par un point en hauteur, pour descendre et longer en surplomb pendant un bon moment la N-120. Le regard est alors attiré par les croix faites de bois morts que des pèlerins glissent dans les mailles du grillage qui protège le chemin du fossé bordant la grande route. Dans cette partie, le marcheur ne peut pas rater cette grande sculpture d'un taureau noir, toute une symbolique pour la région. Au loin la vue porte déjà sur une partie de Navarrete, sur une colline ; et après une légère descente, c'est le passage devant les ruines de l'hôpital de Saint-Jean d'Acre du XIIe siècle pratiquement au pied de Navarrete.

Il m'a suffi de monter sur la colline pour me retrouver dans cette ville – j'étais à la recherche d'un bar après la belle Iglesias d'Asuncion (XVIe siècle) – Quelle fraîcheur dans cette église ! Mais je ne l'ai pas trouvé. Je suis sorti assez rapidement de cette agglomération.

Je me suis retrouvé plus loin sur de longues lignes droites à utiliser mes raisins secs en attendant Ventosa non loin de l'Alto San Anton où j'ai pris un vrai petit-déjeuner vers les 11h. La piste débouchait alors sur une route asphaltée, et à l'entrée de cette agglomération se trouve un bar moderne, bien équipé, où je me suis fait plaisir : je me suis installé à une table et j'ai pris mon temps pour manger un croissant et boire un thé, tout en utilisant la Wi-Fi de l'établissement pour envoyer photos et messages – j'ai même pris la précaution d'acheter un bocadillo jambon, de quoi tenir jusqu'à Nájera. Il y avait plein de pèlerins, aussi bien en terrasse qu'à l'intérieur de cet établissement.

Puis, je me suis engagé dans la longue descente qui mène à Nájera. C'est dans un petit bois non loin de l'arrivée que j'ai apprécié mon sandwich au jambon.

Cette longue descente en pente douce sur un peu plus de 8 kilomètres à travers toutes sortes de paysages est usante. J'ai traversé une zone industrielle, un bois bien vert et bien fourni avec un pont sur un petit cours d'eau qui m'a quelque peu rafraîchi vu que le soleil avait tapé toute la journée, une zone de dépôt de décombres de toutes sortes ; j'ai aussi admiré avant d'entrer vraiment dans la ville des petites constructions en forme d'igloo, mais en pierres de tailles parfaitement bien assemblées et cimentées – je n'ai pas réussi à deviner l'usage que les promoteurs en attendent – et, pour finir, il m'a fallu tirer sur deux bons kilomètres dans la ville avant de me retrouver sur le grand pont franchissant  la rivière Najerilla.

Pendant toute cette descente, j'ai un peu calqué mon pas sur un pèlerin qui était devant moi, et qui avançait dans une parfaite décontraction, bien qu'au début j'aie cru qu'il était très fatigué – en fait, je suis même sûr qu'il ralentissait pour se faire dépasser. C'est dans les étapes suivantes que j'ai fait sa connaissance ; quand je l'ai revu dans un groupe, j'ai même cru qu'il était muet, mais il était la discrétion même : un Canadien anglophone, très cool et marcheur solitaire.

Arrivé au bout du pont sur la rivière en pleine ville, un jeune, voyant sans doute que j'hésitais sur la direction à prendre, m'a donné des renseignements : vous avez à côté des chambres à 30 €, et là-bas, au fond, le donativo municipal, m'a-t-il dit. J'ai choisi la solution la plus simple, une albergue que je connaissais d'ailleurs pour m'y être arrêté en 2 011. Je n'ai pas traîné, car je savais qu'il y avait bien des pèlerins devant moi, et autant sur mes talons.

 

L'albergue municipale de Nájera :


La file d'attente n'était pas grande à mon entrée dans ce gîte. Rien n'avait changé, que ce soit à l'extérieur ou à l'intérieur, quoique l'environnement immédiat ait enregistré des améliorations sûres, près de l'école notamment, et par de nouvelles constructions contre la falaise. En regardant cette petite baraque allongée, il est difficile de s'imaginer que 90 pèlerins puissent y passer la nuit. Cette fois-ci, j'étais placé pratiquement près de l'entrée du dortoir. C'est que je me suis contenté d'aller au numéro que l'hospitalier m'avait attribué, avec l'avantage qu'en partant de mon lit – j'ai eu la chance d'en avoir un en bas –, je pouvais accéder rapidement aux toilettes, non loin de l'accueil. Une vraie chance, car, dans la nuit, je me suis retrouvé dans l'obligation d'y aller illico, et par deux fois. Bien sûr, je craignais d'avoir attrapé une tourista classique, d'autant que cette fois-ci je n'avais pas emmené un médicament pour stopper un tel inconvénient puisque les autres années je ne m'étais jamais retrouvé dans une telle situation.

Je n'ai pas perdu de temps à mon arrivée, je suis allé à la douche aussi vite que j'ai pu, et j'ai bien fait : il n'y en avait que deux, comme pour les lavabos, les Wc, et même les bacs de lavage dans une autre pièce un peu plus loin, ce qui promettait un peu d'attente au réveil de bon matin.

Dans la petite salle des douches qui se remplissait de vapeur d'eau au fur et à mesure des passages, j'ai dû attendre mon tour, pour me rendre compte que le système fonctionnait assez bien, même si l'évacuation des eaux était limite compte tenu d'une utilisation plus que poussée, le plus important pour les marcheurs était d'avoir de l'eau chaude pour bien délasser le corps.


Comme d'habitude, ce fut ensuite le lavage du linge, mais je ne retrouvais plus mon savon, oublié sans doute dans les douches, et après y être allé jeter un œil, je me suis rendu compte qu'il avait vraiment disparu. Rencontrant Suzy la Québécoise, qui était déjà prête à faire un tour en ville, et à qui je racontais l'épisode du savon, elle m'a aussitôt dit : tous les jours, je perds un objet, mais je le retrouve dans la journée quelque part dans mon sac. Et nous avons convenu que l'explication était simple : il faut du temps, et des étapes, pour que l'habitude de ranger chaque chose à une place précise soit établie, stable, même si les départs se font le plus souvent dans une certaine précipitation. Et Suzy m'a passé son savon, promesse étant faite de le lui rendre après un tour dans une boutique de la ville pour m'en acheter un autre. Et nous avons convenu de manger ensemble le soir dans un petit restaurant au bord de la rivière Najerilla. J'ai pu ainsi laver mon linge, pour constater aussi que les bonnes places pour le séchage, c'est-à-dire ensoleillées jusqu'en fin de journée étaient rares sur les cordes à linge ou sur les clôtures à l'extérieur (voir photo).

Puis ce fut la classique tournée en ville pour boire une bière, visiter un peu la ville, et surtout faire des boutiques pour acheter des fruits...et un savon !

 

Un bon dîner le soir :

Au restaurant avec Suzy, nous avons bien mangé, bien bu, pour pas cher, et discuté de tout, du comportement des pèlerins, de l'apprentissage de l'humilité, et de cette recherche générale et personnelle que le chemin impose, et ce quel que soit le contenu religieux que chacun y met. La conclusion est venue toute seule, référence à Jean Gabin qui disait dans une chanson : finalement, « je sais que je ne sais pas ». De la religion, justement, nous étions d'accord sur l'essentiel, et c'est Suzy qui l'a formulé : « mon Dieu est un Dieu ouvert, tolérant, et il ne m'inflige rien ». Nous avons aussi parlé du Québec, de l'importance de l'anglais, sans pour autant renoncer au français, m'a-t-elle précisé.

Finalement, quelle richesse que ce peuple apporte au chemin ! Je l'ai vu rassemblé au gîte – où il n'y a pas eu de bruit la nuit, dans ce petit bâtiment plein à craquer ; mais, sans doute, la fatigue après une étape aussi longue plonge le marcheur dans un profond sommeil. Des gens de toutes conditions, de toutes les langues, je les avais déjà plus ou moins remarqués, et aussi des Brésiliens que je voyais pour la première fois. J'étais au cœur de ce peuple. J'en ai davantage pris conscience.  Et encore plus quand je suis parti le matin très tôt, quand dans le seul espace disponible devant le bureau d'accueil, j'ai dû contourner, enjamber des jeunes filles et des jeunes hommes qui dormaient profondément sur des matelas que les hospitaliers avaient disposés par terre, la tête enfoncée dans leur sac de couchage, alors que le niveau sonore des préparatifs de départ des uns et des autres commençait à monter. J'étais content de partir, je me sentais bien, j'avais récupéré des désagréments de la nuit.

jeudi 1 septembre 2022

 

Étape 7 : Los Arcos - Logroño, Mardi 06 mai 2 014, ~ 29 km

 

Photo : le pont sur le Rio Odrón, à l’arrivée



Résumé de l'étape :

Durant toute cette étape, le marcheur comprend assez vite que le chemin tourne autour de la N-111, et ce quelle que soit la configuration du terrain.

Dans une première partie, une fois hors de l'agglomération de Los Arcos, ce sont de longues lignes droites à travers les champs de blé qui attendent les pèlerins, ce qui est bien supportable de bon matin, le capital en énergie est encore à un bon niveau  ; mais c'est la deuxième partie qui est fatigante, en raison de la succession de descente et montée sur une distance aussi grande que la première ; en revanche, j'ai été à l'aise dans la descente vers Logroño, un esprit de curiosité m'animait alors : j'attendais en effet cette entrée dans la ville de Logroño qui m'avait marqué en 2 011, et j'avais hâte de confronter ma mémoire avec le réel qui allait se retrouver devant mes yeux. 

Un point intermédiaire attendu : Viana, la dernière ville de la Navarre sur le chemin.


Voir photo à l’approche de Viana
.

Au gîte de Los Arcos, la nuit a été bonne : pas de ronfleurs, pas de bruit général de réveil dans le dortoir, et pas de file aux sanitaires.

À 6 heures, mon paquetage était prêt et j'avais enfilé mes vêtements de marche. Je me suis rendu dans la partie où le petit déjeuner attendait les marcheurs. Tout était sur une grande table, et il y avait de quoi bien se caler l'estomac. Chacun se servait : thé ou café, pain et divers gâteaux, yaourt, beurre, fromage, confitures, etc. J'ai pris un peu de tout, et je me suis même fait un 2e thé pour bien homogénéiser ce que j'avais pris.

Il faisait déjà clair quand j'ai pris la calle Mayor pour me rendre à la Plaza Santa Maria. Je suis passé ensuite sous le porche et j'ai franchi le pont sur le Rio Odrón. Je n'ai pas tardé à passer devant le gîte municipal qui m'a paru très convenable, vu de l'extérieur en tout cas, et j'ai continué tout naturellement dans les rues montantes. 

Ce fut ensuite la longue traversée des champs de blé, pour arriver à un point en hauteur dans les vignes. Les petits problèmes que j'ai eus à ma cheville droite se sont effacés à l'échauffement, mais dans toute la partie de dénivelés jusqu'à Viana, j'ai souffert d'une épaule et dû revoir les ceintures de mon sac, et particulièrement celle qui barre la poitrine et qui justement soulage les épaules quand le réglage est bien fait.

L'approche de Viana m'a paru longue, et le fait de serpenter autour de la N-111 me gênait. J'avais hâte d'entrer dans cette ville pour faire une petite pose et manger quelque chose après ces dix premiers kilomètres. Ce n'est que plus loin, mais cette fois dans le Rioja, une région connue pour son vin, après avoir franchi des guets dans des vallons, où j'ai entendu mon premier coucou sur le chemin cette année, et sur la fin longée de petits bâtiments en brique que je suis arrivé au pied de Viana, après avoir traversé une nouvelle fois la N-111. Et je suis entré au centre de cette ville après une petite grimpette.

 Dix kilomètres de « montagnes russes » :

Ce fut ensuite une série de dénivelés : montée, plateau, et descente dans des vallons plantés de vignes ou d'oliviers, et cela sur près de 10 km, en suivant la partie de cache-cache que le chemin livre à la route nationale. Épuisant ! J'ai retrouvé un peu de tonus après avoir mangé, debout, à la lisière d'un bois de conifères, une banane et une orange.

C'est à la fin de cette partie bosselée à souhait que j'ai fait une rencontre inattendue. J'ai franchi une passerelle en bois, pris une piste piétonnière et cyclable, et au moment où je finissais une descente pour arriver sur un plat, j'ai vu quelqu'un assis sur un rocher la tête baissée, en short et en savates, avec un tout petit sac sur le dos. Arrivé à sa hauteur, je me suis rendu compte que c'était le sympathique Italien en face duquel j'avais mangé dans le gîte à Puente la Reina. Il m'a tout de suite reconnu, et, sans faire de discours, m'a désigné ses jambes où la région des tibias était d'un rouge écrevisse. Ce n'était plus le même jeune homme ; je voyais qu'il souffrait et je lui ai demandé comment il résistait. Il m'a dit qu'il prenait des médicaments. Je ne pouvais rien faire d'autre. Je suis parti, un peu remué ; et au bout de 50 m, je suis revenu sur mes pas, pour lui dire : Si c'est une périostite, et ça en avait tout l'air, à côté des anti-inflammatoires, il faut aussi faire des applications de glace à l'arrivée. Il m'a répondu : je le fais déjà ! Et je suis reparti, en pensant à ma cheville droite qui tenait le coup, mais qui de temps à autre m'avertissait qu'une faiblesse persistait de ce côté-là.

Même après avoir aperçu des bâtiments d'une zone industrielle, je trouvais que le point haut avant la descente sur Logroño se faisait désirer, aussi j'ai mangé une petite poignée de raisins secs pour me redonner un peu plus de tonus.

 

L'arrivée à Logroño :

Une fois au point haut, j'ai entamé la descente, légère au départ, pour devenir plus pentue à l'approche de la ville. La route est asphaltée, et il me semblait qu'elle ne l'était pas en 2 011. J'avais bien dans ma mémoire quelques points de cette descente, mais dans la dernière partie la réalité ne correspondait pas tout à fait à ce que je m'attendais : je recherchais un bâtiment et une place où j'avais mangé, mais ce n'est que plus tard que je me suis rendu compte que dans ma tête je m'étais trompé de fin d'étape.

Le véritable changement fut de découvrir dans la plaine au bas de cette descente un vaste jardin en autogestion pour les habitants de la ville, alors qu'avant c'était un terrain vague rempli de hautes herbes.

Et ce fut l'arrivée sur la belle route, pour revoir le crématorium devant lequel j'ai failli, en 2 011, me faire renverser par une voiture : c'eût été en effet un comble et en même temps un avantage que de mourir à cet endroit étant donné, les dispositions que j'avais adressées à ma famille, qui stipulaient clairement qu'en cas de décès sur le chemin de Compostelle, il fallait me faire incinérer au plus près du lieu de l'accident – il n'empêche qu'en traversant à nouveau ces voies près de ce crématorium, j'ai pris toutes les précautions possibles (voir photo).

 

Mais, ce qui m'attendait encore cette année, c'était, 20 m plus loin, une cigogne qui était debout sur son fagot (voir photo), sur le même poteau qu'en 2 011), comme pour saluer mon arrivée – je n'irai pas jusqu'à dire que c'était le même oiseau, quoique cela ne soit pas impossible non plus. La nature, c'est aussi un éternel recommencement !


Tout juste à côté, j'ai traversé le grand pont, et tourné à droite pour reprendre le chemin du gîte communal, que j'ai retrouvé assez facilement.

Je m'étais dit depuis le départ que je n'avais pas à faire de réservations pour les gîtes, et ce d'autant que mon découpage correspondait à peu de chose près à celui de 2 011, et, que je voulais surtout revoir fonctionner ce chemin que j'ai connu – si tant est que l'on puisse le connaître vraiment ! - et essayer de me retrouver en meilleure position pour observer les marcheurs dans ce système.   

 

En terrain connu dans ce gîte :

Au bureau d'accueil, il y avait deux pèlerins devant moi, et, comme l'hospitalier de service attribuait d'autorité un dortoir et un lit numéroté à chaque pèlerin qui se présentait, je lui ai demandé autant que possible un lit en bas ; et il a dû rectifier ce qu'il avait déjà écrit pour me donner satisfaction. J'ai apprécié !

J'ai retrouvé dans ce gîte certaines têtes du flux dans lequel je me trouvais jusqu'ici, mais il y en avait aussi des nouvelles, espagnoles entre autres. Le gros paquet de Néerlandais avait disparu ; ces derniers avaient sans doute choisi une autre albergue.

Dans ce dortoir, j'étais le 3e à s'installer à cette heure, mais à mon retour du restaurant le soir, j'ai eu la surprise de constater qu'il n'y avait plus de place libre, les Espagnols avaient débarqué en force ; et il y en avait même des familles entières, à entendre les incessantes interpellations entre eux.

Après mon installation, je suis allé à la redécouverte de la ville, dans les environs de l'albergue, mais j'ai aussi poussé une pointe plus loin – je n'ai pas réussi à retrouver le petit restaurant sympathique dans lequel j'avais mangé en 2 011, aussi j'ai exploré d'autres quartiers de la ville tout en plaçant des repères de façon à ne pas perdre du temps pour aller dîner vers 19 heures.

À mon retour au gîte, j'ai fait comme d'habitude une reconnaissance bien marquée, pour reprendre facilement le chemin le lendemain.

 

J'ai repéré des « précieuses » :

L'idée m'est venue vers 18H30 de demander à l'hospitalier l'adresse d'un petit restaurant. Sans me dire un seul mot, il m'a tendu un petit carton sur lequel un restaurant pour pèlerins est pointé dans une ébauche de plan – j'avais déjà constaté que plusieurs responsables de gîte en Espagne orientaient facilement les pèlerins vers telle ou telle gargote généralement non loin de leur logement.

Je m'y suis retrouvé sur place en peu de temps, et, entrant dans l'établissement, qui est au rez-de-chaussée d'un immeuble, par un couloir qui longe la salle principale, j'ai remarqué tout de suite que trois femmes et un homme qui discutaient à haute voix en français y étaient attablés. Tout ce petit monde était bien habillé, aussi, moi qui me présentais en pantacourt et en savates-deux-doigts, je me suis installé à une petite table dans un coin de la partie attenante où se trouve le bar. Sur le moment, je les ai pris pour des touristes, mais écoutant leurs conversations, j'ai vite compris qu'ils étaient sur le chemin, et peut-être même que Logroño était leur point de départ – à ceci près, si j'avais bien compris, que l'homme ne faisait qu'accompagner les femmes, qu'il ne marchait pas, et pensait sans doute les reprendre un peu plus loin. Me penchant pour les regarder un peu mieux à travers des plantes vertes, il m'a semblé même après avoir entendu prononcer le mot Réunion, reconnaître un visage. Mais j'ai vite mis tout cela sur le compte de mon imagination. La parole était tenue particulièrement par les femmes, et la forme et le fond de leurs propos m'ont tout de suite fait penser à des « précieuses ».

Ces trois personnes ne pouvaient pas savoir que j'étais un Français, car je n'ai pas prononcé en seul mot pendant tout le repas, me contentant de désigner du doigt les plats que je commandais sur la carte que me présentait le serveur. Quand je suis parti, un autre groupe est entré dans le restaurant.

Ces précieuses, du moins deux d'entre elles, je les ai revues dans plusieurs étapes ; et ce n'est que bien plus loin sur le chemin, à Bercianos del Real Camino, dans des circonstances exceptionnelles que j'ai pu parler à l’une d’entre elles, parce qu'elle avait perdu ses papiers et son argent au départ le matin, et que j'ai participé, avec beaucoup d'autres, à la recherche d'un petit sac qui contenait ces précieux documents.

Une conclusion : je dois mieux tronçonner chaque étape, de façon à faire des pauses un peu plus grandes. Je me suis dit en prenant mon lit le soir : demain, ce sera encore dur pour aller à Nájera, une trentaine de bornes m'attendent. Je m'en inquiétais un peu, et je me raisonnais aussi : après une semaine de marche, si j'arrivais à enchaîner cette nouvelle grande étape sans problème, ce serait gagné pour la suite !